Le Département du Trésor américain a désigné, le 26 juin, huit individus et entités liés aux deux camps de la guerre civile soudanaise — les Forces armées soudanaises (#FAS) et les Forces de soutien rapide (#FSR) — visant l’infrastructure commerciale et de recrutement qui contribue à alimenter le conflit. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a déclaré que ces réseaux « compromettent les perspectives de la trêve humanitaire dont le peuple soudanais a désespérément besoin ». (Département du Trésor des États-Unis)
Ces désignations révèlent deux modèles distincts d’approvisionnement en matériel de guerre. Le réseau lié aux FAS, décrit par le Trésor, repose sur un modèle ancré dans des entreprises liées à l’État, des ports officiels et l’infrastructure juridique des autorités soudanaises reconnues internationalement. La société Target Multiactivities Company Ltd (TMAC), contrôlée via le système militaire Defence Industries System (DIS) et le groupe Giad Industrial Group, aurait importé des explosifs ensuite utilisés dans des bombes de l’armée, selon le Trésor. SBL Energy Limited, fabricant d’explosifs industriels basé à Raipur, ainsi que son directeur général Alok Choudhari, ont été désignés pour avoir fourni à TMAC ce que le Trésor décrit comme plus de 200 expéditions d’explosifs depuis 2024. (Département du Trésor des États-Unis)
SBL a publiquement contesté ces accusations dans des déclarations rapportées par les médias indiens les 28 et 29 juin. L’entreprise affirme n’avoir livré que 10 expéditions d’explosifs miniers de qualité industrielle depuis 2022, et non 200, dans le cadre de licences d’exportation indiennes officielles, accompagnées de déclarations d’utilisateur final certifiant un usage minier. Elle précise également ne pas fabriquer de produits à usage militaire et entend contester cette désignation. (The Indian Express)
Ports Engineering Company Ltd, également liée à Giad Industrial City, a été désignée pour avoir importé, via les douanes officielles, des uniformes militaires, des ceintures de munitions et des caisses d’armes, selon le Trésor. Le recours au DIS et à Giad n’est pas anodin. Le Trésor décrit le DIS comme la plus grande entreprise de défense du Soudan et affirme qu’il contrôle Giad à travers des structures opaques ayant généré des milliards de dollars. Le DIS et Giad avaient déjà été désignés par l’OFAC une première fois en juin 2023. Le train de sanctions du 26 juin cible quant à lui des canaux d’approvisionnement plus récents, impliquant l’Inde, l’Égypte, la Turquie et les Émirats arabes unis. (Département du Trésor des États-Unis)
Le réseau lié aux FSR, décrit par le Trésor, illustre un second modèle : un recrutement transnational opéré via des structures d’entreprises situées hors du Soudan, prétendument utilisées pour acheminer d’anciens militaires colombiens au service des FSR. Trois individus
liées à Talent Bridge S.A. — une société enregistrée au Panama, anciennement dénommée Global Staffing S.A. jusqu’en juillet 2025, et financée via Maine Global Corp — ont été désignés : les ressortissants panaméens Enrique Daniel Palacios Quintanilla et Jack Peter Derman Guzman, ainsi que le ressortissant colombien Fredy Alejandro Lopez Ocampo. Le Trésor affirme que la société a dissimulé ses liens avec un réseau de recrutement plus vaste, dirigé par l’ancien officier militaire colombien à la retraite Alvaro Andres Quijano Becerra, déjà sanctionné, et par Claudia Viviana Oliveros Forero. (Département du Trésor des États-Unis)
Comment tout a commencé
Le premier grand train de sanctions de Washington contre le Soudan a été introduit en juin 2023. Il visait alors le socle institutionnel : l’OFAC avait désigné le DIS et Giad, l’ossature militaro-industrielle des FAS. Cette décision est devenue le fondement juridique des désignations ultérieures liées aux FAS. TMAC et Ports Engineering, toutes deux nommées le 26 juin 2026, se rattachent à cette même structure DIS/Giad.
En janvier 2025, l’OFAC avait sanctionné le général Abdel Fattah al-Burhan, chef d’État de facto du Soudan, pour crimes de guerre et entrave à l’aide humanitaire. Lors d’un événement organisé par le Council on Foreign Relations, le 16 janvier 2025, l’envoyé américain Tom Perriello avait déclaré que les FSR ne devaient pas obtenir de légitimité gouvernementale par la voie politique, selon la transcription non corrigée, reproduite et analysée par le Sudan Transparency and Policy Tracker. (Sudan Tribune)
En mai 2025, le Département d’État avait formellement établi, en vertu du Chemical and Biological Weapons Control and Warfare Elimination Act de 1991, que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en 2024 — une accusation que l’envoyé du Soudan auprès de l’ONU a par la suite jugée insuffisamment étayée. Selon Sudan Tribune, Washington préparait également un second volet lié aux armes chimiques et biologiques au moment de l’annonce des sanctions du 26 juin. Les désignations du Trésor elles-mêmes ont toutefois été émises en vertu du décret présidentiel (Executive Order) 14098. (Sudan Tribune)
Le volet « armes chimiques et biologiques » est plus durable qu’une désignation ordinaire, car il attache des conséquences juridiques à l’État soudanais lui-même, et non aux seuls individus ou entreprises nommés. Mais l’avis publié au Federal Register en juin 2025 montre également que certaines mesures ont été levées ou partiellement levées pour des motifs de sécurité nationale, rendant leur effet pratique plus limité, et plus politique, que ne le laisse entendre la formulation officielle du texte. (Merriam-Webster)
Est-ce vraiment efficace ?
L’efficacité des sanctions reste toujours sujette à débat. La Russie en constitue l’exemple récent le plus éclairant : les sanctions ont fait grimper les coûts, perturbé les échanges commerciaux et restreint l’accès à certaines technologies, mais elles n’ont ni provoqué l’effondrement de l’économie russe, ni mis fin à la guerre menée par Moscou. (Council on Foreign Relations)
Le Soudan constitue un terrain encore plus difficile. Les analystes du Sudan Transparency and Policy Tracker ont estimé, à la suite des désignations visant les dirigeants en janvier 2025, qu’aucun précédent train de sanctions n’avait modifié l’équilibre militaire, en partie parce que l’économie de guerre soudanaise est capable de substituer intermédiaires, juridictions et chaînes d’approvisionnement. En ce sens, les désignations du 26 juin ne devraient pas, à elles seules, suffire à arrêter la guerre.
Mais le Soudan aura également du mal à échapper entièrement aux nouvelles sanctions. Le modèle lié aux FAS repose sur des sociétés officielles, des ports, des circuits douaniers et des relations bancaires ; le modèle lié aux FSR repose, lui, sur des recruteurs étrangers, des enregistrements d’entreprises et des paiements transfrontaliers. Ce sont précisément ces points que les désignations américaines peuvent toucher, en augmentant les coûts, en dissuadant les contreparties et en contraignant les réseaux à emprunter des circuits plus risqués et plus coûteux. Les sanctions ne briseront peut-être pas la machine de guerre. Mais elles peuvent en compliquer le fonctionnement.
La contre-offensive de Pékin
Deux jours après les désignations de Washington, le Soudan et la Chine ont signé un protocole à Port-Soudan annulant quatre prêts chinois sans intérêt, d’une valeur totale de 344,52 millions de yuans, soit environ 50 millions de dollars. Le ministre soudanais des Finances, Gibril Ibrahim, a signé au nom du Soudan ; la Chine était représentée par Zhang Tao, chargé d’affaires par intérim de l’ambassade chinoise. Le protocole est entré en vigueur immédiatement, la Banque centrale du Soudan et la China Development Bank étant chargées du règlement comptable. (Sudan Tribune)
Ibrahim avait été sanctionné par le Trésor américain en septembre 2025. L’allègement consenti par Pékin reste partiel : la dette du Soudan envers la Chine, accumulée avant la guerre, s’élevait à plusieurs milliards de dollars, et de précédentes annonces faites fin 2025 et début 2026 mentionnaient des montants comparables, ce qui suggère que le protocole du 28 juin a surtout officialisé des engagements antérieurs, plutôt qu’il n’a ouvert une nouvelle ligne de crédit majeure. (Sudan Tribune)
Pour le gouvernement des FAS, basé à Port-Soudan, cette annulation apporte un modeste répit budgétaire à une économie exsangue, minée par la guerre et les sanctions, tout en confirmant le choix de Pékin comme interlocuteur privilégié. La Chine détient des participations importantes dans le secteur pétrolier soudanais, ainsi que des intérêts de longue date dans les infrastructures du pays. L’allègement de la dette confère à Pékin une légitimité auprès d’un gouvernement appelé à façonner les futurs contrats de reconstruction, indépendamment du fait que son ministre des Finances figure ou non sur la liste des sanctions américaines.
L’architecture mise en place par Washington vise à fermer au Soudan l’accès à la légitimité internationale et au financement, tant que les conditions politiques n’auront pas changé. L’annulation de dette chinoise repose, elle, sur le principe inverse : témoigner de la bonne volonté avant même que la situation ne se stabilise, et contribuer ainsi à façonner les conditions d’une future réintégration. Au cours de la dernière semaine de juin 2026, ces deux stratégies se sont déployées simultanément à l’égard du même pays, sur le même bilan, mais dans des directions opposées.

