Le premier véritable test du récent accord entre les États-Unis et l’Iran consiste à savoir si l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) parviendra à retrouver l’accès au programme nucléaire iranien, qu’elle n’a pas pu vérifier pleinement depuis plus d’un an.
Le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, a déclaré mercredi que les inspections se poursuivraient dans le cadre de cet accord intérimaire. « Nous allons travailler très prochainement sur les modalités — dates, procédures, lieux », a-t-il déclaré aux journalistes. Washington affirme que l’Iran a accepté ces inspections comme condition de l’accord. Téhéran, de son côté, soutient que l’accès aux sites frappés ne sera abordé que dans le cadre d’un accord définitif, une fois les sanctions levées. Les deux positions obéissent à une logique politique. Aucune des deux, cependant, ne résout le problème technique, qui s’aggrave à chaque semaine de retard.
La boîte noire
L’échec à rétablir l’accès de l’AIEA ne constitue pas simplement une impasse diplomatique. Il est en train de devenir une véritable boîte noire technique.
La surveillance nucléaire repose sur la continuité des connaissances : une chaîne de contrôle ininterrompue sur les matières déclarées, les équipements et l’historique de production. Lorsque les inspecteurs ont été retirés à la suite des frappes américaines et israéliennes contre les infrastructures nucléaires iraniennes en 2025, cette chaîne a été rompue. En juin 2026, M. Grossi a indiqué devant le Conseil des gouverneurs de l’AIEA que l’Iran détenait environ 440 kilogrammes d’uranium hautement enrichi, et que l’agence n’était pas en mesure d’en vérifier l’état ou la localisation. Avant les frappes, l’Iran avait enrichi de l’uranium jusqu’à un taux de pureté de 60 % — bien au-delà des seuils civils bien au-delà des besoins civils, et nécessitant beaucoup moins de travail supplémentaire pour atteindre le seuil d’environ 90 %, requis pour un usage militaire.
Une future inspection pourra établir ce qui se trouve sur place le jour de l’arrivée des inspecteurs. Elle ne pourra en revanche pas répondre avec la même certitude à ce qui s’est produit durant cette interruption : si des matières ont été déplacées, diluées, retraitées ou transférées vers des sites non déclarés. L’Iran n’a pas besoin de franchir un seuil formel pour que cette interruption des inspections devienne, en elle-même, stratégiquement dangereuse. Il lui suffit de préserver suffisamment d’opacité pour que, lorsque les inspecteurs reviendront, la situation de référence ne puisse plus être reconstituée de manière crédible. Une inspection retardée équivaut à des données perdues.
Le calcul régional
Les pays du Golfe souhaitent une réduction du risque régional. Mais ils savent également qu’un accord laissant l’Iran disposer d’un stock d’uranium hautement enrichi, non vérifié, constitue une menace différée, et non une garantie de sécurité.
Le calcul d’Israël est plus tranchant encore. Du point de vue de Jérusalem, la distinction entre une surveillance imparfaite et l’absence totale de surveillance revêt une signification politique, mais demeure, sur le plan opérationnel, ténue. Une interruption prolongée des inspections ne constitue pas seulement un problème de vérification. C’est une période durant laquelle l’Iran pourrait faire avancer des travaux que les inspecteurs auraient ensuite du mal à reconstituer. Plus cette fenêtre se prolonge sans résolution crédible, plus le risque grandit qu’Israël finisse par considérer cette ambiguïté elle-même comme une menace opérationnelle.
Les gouvernements européens défendent la logique inverse : c’est une surveillance rigoureuse qui distingue un règlement diplomatique d’une simple pause avant la prochaine escalade. Cet argument demeure valable. Il n’a toutefois pas encore produit de date d’inspection.
L’ironie Trump
En mai 2018, le président américain Donald Trump avait retiré les États-Unis du Plan d’action global commun (JCPOA), l’accord multilatéral conclu en 2015 entre l’Iran et le groupe des cinq plus un — les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, la Russie, la Chine et l’Allemagne —, destiné à limiter le programme nucléaire iranien en échange d’un allègement des sanctions. Il avait alors qualifié cet accord de « pire accord jamais conclu ».
La situation dont il avait hérité était claire : un enrichissement de l’Iran limité à 3,67 %, un stock plafonné à 300 kilogrammes, environ 5 000 centrifugeuses, et un accès continu de l’AIEA. La chaîne de connaissance était alors intacte.
La campagne de « pression maximale » qui a suivi n’a pas éliminé le programme nucléaire iranien. Elle l’a au contraire accéléré. En 2026, l’Iran avait enrichi de l’uranium jusqu’à 60 %, accumulé des centaines de kilogrammes de matière hautement enrichie, exploité des cascades de centrifugeuses avancées, bien au-delà des limites fixées par le JCPOA, et rendu pratiquement impossible toute surveillance internationale cohérente.
Les États-Unis cherchent aujourd’hui à conclure un accord — limites et surveillance contre allègement des sanctions — structurellement similaire à celui qu’ils avaient eux-mêmes abandonné, mais à partir d’une situation de départ nettement plus défavorable. Le statu quo que Trump avait modifié n’a pas été amélioré depuis. Il est devenu, au contraire, bien plus difficile à reconstituer.
Le constat sans complaisance
La diplomatie du cessez-le-feu a permis d’apaiser les tensions régionales. Elle n’a pas résolu la question nucléaire.
La catégorie pertinente ici n’est pas la confiance. La confiance est une variable politique. La catégorie pertinente est l’infrastructure de vérification: la capacité technique à produire des conclusions que toutes les parties doivent reconnaître comme faisant autorité. Cette infrastructure est aujourd’hui dégradée.
Un stock non surveillé d’uranium hautement enrichi ne constitue pas seulement une variable de négociation. Il représente un risque sécuritaire qui s’accumule. Chaque mois supplémentaire sans vérification creuse davantage l’écart entre ce qui est politiquement affirmé et ce qui peut être techniquement confirmé. À un certain stade, cet écart pourrait devenir impossible à combler par les seules inspections.
Cet arrangement sera jugé à l’aune de plusieurs éléments : la date à laquelle les inspecteurs de l’AIEA pourront revenir, ce qu’ils seront autorisés à observer, et la possibilité de réconcilier leurs constats avec les dernières données connues. Ce test n’a pas encore commencé.

