Rien, dans la présence française en Afrique, n’était jamais destiné à disparaître complètement. Une vingtaine d’États africains ont le français pour langue officielle, quatorze partagent une monnaie arrimée à l’euro, et les réseaux commerciaux et familiaux qui relient Paris au continent survivent à tous les gouvernements aujourd’hui en place. Ce qui s’est effondré au Sahel, c’est une expression bien précise de cette présence : la garnison. En trois ans, la France a perdu ses bases au Mali, au Burkina Faso et au Niger, restitué des installations au Tchad, au Sénégal et en Côte d’Ivoire, et vu la Russie devenir le partenaire de sécurité privilégié des trois gouvernements militaires réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), ce bloc de défense mutuelle formé par ces juntes en 2023. Paris a perdu ses soldats, mais conservé une part de son influence. Ce dont cette influence est aujourd’hui composée est la question la plus intéressante.
Un retrait sans disparition
La France a accordé l’indépendance à ses colonies africaines vers 1960, tout en conservant son influence dans la région : bases militaires, accords de défense, zone monétaire commune et réseaux politiques et commerciaux suffisamment denses pour mériter leur propre nom, la Françafrique. L’opération Barkhane fut la dernière grande expression de ce système. Lancée en 2014 avec jusqu’à 5 500 soldats répartis dans cinq États du Sahel, elle devait contenir les insurrections djihadistes que les forces françaises avaient d’abord été envoyées combattre au Mali en 2013 — ce qu’elle n’est jamais parvenue à faire. Les attaques se sont multipliées, les pertes civiles se sont accumulées, et les soldats français sont devenus le visage visible d’une guerre que leurs hôtes étaient en train de perdre. Des manifestations antifrançaises ont accompagné les coups d’État à Bamako, à Ouagadougou et à Niamey ; chaque nouveau gouvernement a expulsé les troupes françaises, et Moscou s’est engouffré dans les portes laissées ouvertes. Ce qui a remplacé Barkhane est, délibérément, de taille modeste. La France a achevé son retrait du Sénégal en juillet 2025, mettant fin à sa présence militaire permanente en Afrique de l’Ouest. Djibouti demeure sa principale base permanente, tandis que des contingents plus réduits conseillent les forces locales en Côte d’Ivoire et partagent une installation d’entraînement au Gabon. La revue stratégique nationale qualifie ce nouveau modèle de « coopération et accès », c’est-à-dire une formation, un équipement et un soutien capacitaire fournis à la demande d’un gouvernement partenaire. Barkhane avait fait de Paris le propriétaire de chaque échec. Le nouveau dispositif maintient les effectifs réduits, le drapeau discret et la responsabilité locale.
Le Bénin a montré comment ce modèle fonctionne sous pression. Cet État côtier, situé directement au sud du Niger et du Burkina Faso, absorbe depuis 2021 les débordements djihadistes dans ses districts septentrionaux, et demeure l’un des rares gouvernements d’Afrique de l’Ouest ouvertement aligné sur Paris et sur la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Le 7 décembre 2025, des soldats menés par le lieutenant-colonel Pascal Tigri ont annoncé, à la télévision publique, le renversement du président Patrice Talon. La tentative s’est effondrée en quelques heures. La puissance aérienne nigériane et la force en attente de la CEDEAO sont intervenues aux côtés des unités loyalistes, tandis que la France a apporté, selon un conseiller du président Emmanuel Macron, un soutien en matière de surveillance, d’observation et de logistique, à la demande de Cotonou. Le Monde a rapporté qu’environ 15 membres des forces spéciales françaises avaient été déployés depuis la Côte d’Ivoire. Brève, sollicitée et discrète, cette opération a démontré que la fermeture des bases n’avait pas privé la France de sa capacité à faire circuler renseignement et spécialistes à travers des États partenaires disposés à coopérer.
Rabat joue sa propre partition
Le Maroc appelle une explication distincte. Rabat a réintégré l’Union africaine en 2017, après 33 années d’absence liées au différend sur le Sahara occidental, en revenant avec une stratégie fondée sur le commerce plutôt que sur les troupes — banques, télécommunications, exportations d’engrais, formation religieuse d’imams sahéliens, entreprises de construction et ports. Chaque volet sert un même intérêt organisateur : la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur ce territoire.
La séquence du mois de juillet est frappante. La France et le Maroc ont signé, le 16 juillet à Rabat, 14 instruments de coopération, à l’occasion de leur quinzième rencontre de haut niveau, couvrant défense, énergie, transport, migration et éducation. Cinq jours plus tard, le Maroc et le Bénin concluaient, à Cotonou, 14 accords supplémentaires, lors de la septième session de leur commission mixte, portant sur la sécurité, la justice, l’extradition, l’enseignement supérieur et l’investissement. Lu rapidement, ce schéma pourrait suggérer une chorégraphie orchestrée par Paris. Lu attentivement, il révèle plutôt deux gouvernements aux intérêts convergents, mais aux agendas distincts. La France a reconnu, en 2024, les revendications marocaines sur le Sahara occidental et prépare avec Rabat un traité bilatéral d’une ampleur inhabituelle ; des responsables français décrivent désormais le Maroc comme un pont économique et logistique vers l’Afrique. L’Initiative atlantique du Maroc offre, de son côté, aux États enclavés du Sahel une voie d’accès à l’océan via des corridors marocains — une initiative que les trois ministres des Affaires étrangères de l’AES ont approuvée à Rabat en avril 2025 —, servant à la fois le rayonnement commercial du Maroc et ses revendications territoriales, indépendamment des souhaits de la France. La rupture franco-algérienne, provoquée par cette même reconnaissance et constituant la pire crise entre les deux gouvernements depuis des décennies, marque, elle, la limite de l’influence française sur les alignements nord-africains.
Le remplacement incomplet opéré par la Russie
La Russie s’est introduite par une porte privée. Dès 2017, le groupe Wagner — des mercenaires soutenus par l’État, disposant de leurs propres intérêts commerciaux dans les pays où ils intervenaient, dirigés par le regretté Evguéni Prigojine — a proposé aux gouvernements africains un ensemble qu’aucun État occidental n’aurait pu égaler : protection du régime, aucune condition liée aux droits humains, aucun contrôle parlementaire, et un paiement en partie effectué sous forme de concessions minières. Le déni était, dès le départ, une composante du dispositif. Wagner s’est déployé en République centrafricaine en 2018, puis au Mali en décembre 2021, quelques mois après le coup d’État et quelques semaines avant le retrait français. Après l’échec de la mutinerie de Prigojine et sa mort en 2023, Moscou a intégré ce réseau au sein de l’Africa Corps, placé sous le contrôle du ministère de la Défense, transformant ainsi une entreprise déniable en un instrument d’État.
La République centrafricaine demeure la pénétration la plus profonde, avec du personnel de Wagner assurant la protection du président Faustin-Archange Touadéra, disposant d’un accès aux ressources minières et s’intégrant à certaines composantes de l’État. Même là, ce dispositif connaît des limites : Bangui a résisté à l’exigence de Moscou de remplacer Wagner par l’Africa Corps et de commencer à verser d’importants honoraires en numéraire, selon l’Associated Press. L’échec le plus large est, lui, territorial. L’ACLED a rapporté que l’influence djihadiste s’était étendue au Mali, au Burkina Faso et au Niger au cours de l’année 2025, tandis que l’autorité de l’État s’érodait sur de vastes zones rurales. Les forces russes protègent les gouvernements, fournissent un appui aérien et escortent des convois — ce qui relève de la sécurité des régimes, non de la sécurité territoriale. Les juntes survivent. Les territoires, non.
Le coût en termes de réputation, lui, est bien documenté. Une enquête des Nations unies sur les droits humains a établi que plus de 500 personnes avaient été tuées, la plupart sommairement exécutées, par des troupes maliennes et du personnel militaire étranger, lors d’une opération de cinq jours menée à Moura en mars 2022, avec 58 femmes et jeunes filles soumises à des viols ou à d’autres violences sexuelles. Le HCDH n’a pas identifié ce personnel étranger. Des experts indépendants mandatés par l’ONU, Human Rights Watch et Amnesty International ont attribué sa présence à Wagner, ce que le Mali a rejeté. Les gouvernements qui avaient expulsé les troupes françaises au nom de la souveraineté et des préjudices infligés aux civils accueillent désormais des partenaires confrontés aux mêmes accusations — et des partenaires incapables de fournir ce dont leurs économies ont le plus besoin. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont enclavés. Ports, corridors, accords de transit et capitaux d’infrastructure proviennent des États côtiers de la CEDEAO, du Maroc, ainsi que de financements européens et du Golfe. La Russie n’a, elle, rien de tout cela à offrir.
Le pouvoir par les contrats
Armements et énergie rendent cette influence persistante mesurable. Le SIPRI estime que la France a été, entre 2021 et 2025, le deuxième plus grand exportateur mondial d’armements majeurs, avec 9,8 % du total mondial, fournissant 8,3 % des importations africaines d’armements majeurs, derrière les États-Unis, la Chine et la Russie. Ce chiffre sous-estime toutefois ce qu’il représente réellement. Des systèmes tels que les avions de combat Rafale ou les canons CAESAR génèrent des obligations qui survivent bien au-delà de la vente elle-même — munitions, pièces détachées, maintenance, mises à jour logicielles, formation des pilotes, modernisations à mi-vie —, liant les institutions militaires à un fournisseur pour des décennies, et survivant à des ruptures qui mettraient fin, du jour au lendemain, à un accord de stationnement de troupes.
L’énergie va plus loin encore. TotalEnergies a annoncé, le 29 janvier 2026, la relance complète du projet gazier de Mozambique LNG, d’une valeur de 20 milliards de dollars, et reste engagée dans d’importants projets en Angola, au Nigeria, en Ouganda et en Tanzanie. Lors du sommet Africa Forward, tenu à Nairobi les 11 et 12 mai, le groupe a annoncé son intention d’investir 10 milliards de dollars en Afrique d’ici 2030, tandis que des entreprises françaises et africaines présentaient plus de 11 milliards de dollars d’engagements dans les énergies renouvelables, impliquant TotalEnergies, EDF et Rubis. Il s’agit là d’entreprises, et non de l’État français lui-même — mais des projets de cette ampleur exigent financement, protection diplomatique et des décennies de coopération avec les gouvernements hôtes, de sorte que les deux dimensions se renforcent mutuellement. La nationalisation, par le Niger, de l’exploitation d’uranium de Somaïr, propriété d’Orano, marque toutefois la limite extrême de ce pouvoir : une influence fondée sur des contrats peut, elle, être révoquée par décret.
La France a perdu sa primauté militaire dans le Sahel central, mais conserve un pouvoir structurel à travers le continent, à travers ses écosystèmes d’armement, ses capitaux énergétiques, son financement du développement et son expertise technique. Son influence se maintient là où les gouvernements choisissent des partenariats français de long terme, et s’effondre là où ils nationalisent, remplacent ou expulsent. Les drapeaux sont tombés à travers le Sahel central, tandis que les contrats français ont perduré ailleurs sur le continent. Des soldats peuvent être retirés par décret, en un après-midi. Un contrat de maintenance sur une flotte de chasseurs, lui, met trente ans à expirer.


