La guerre entre les États-Unis et l’Iran est en train d’accomplir ce que des décennies de sommets et de déclarations n’avaient pas réussi à faire : elle a imposé aux monarchies du Golfe un problème de sécurité unique et immédiat. Les missiles et les drones iraniens ont frappé à plusieurs reprises le territoire du Golfe. Des frappes signalées contre des installations koweïtiennes de production électrique et de dessalement d’eau ont mis hors service plusieurs unités de production. Les Houthis du Yémen, alignés sur l’Iran, ont déclaré un blocus contre l’Arabie saoudite et mis en garde les compagnies maritimes contre toute escale dans ses ports ; plusieurs rapports font état de navires ayant modifié leur trajectoire en conséquence. Les monarchies n’ont pas choisi cette guerre, et pourtant elles absorbent une large part des représailles, tout en n’exerçant qu’un contrôle limité, aussi bien sur la campagne menée par Washington que sur la réponse de Téhéran.
Cette exposition commune pourrait désormais devenir le socle d’un nouvel ordre régional : moins idéologique, plus transactionnel, et de plus en plus orienté vers une réduction de la dépendance à l’égard d’un protecteur extérieur unique.
Le piège des deux points d’étranglement
La pression exercée par Téhéran s’exerce de plus en plus simultanément sur deux voies maritimes. Alors que les hostilités menacent le trafic dans le détroit d’Ormuz, la menace de blocus houthi met en péril la seconde issue — Bab el-Mandeb — par laquelle Riyad achemine son pétrole pour échapper à la première. L’Iran aurait, selon certaines informations, laissé entendre que les Houthis fermeraient la porte d’entrée de la mer Rouge si Washington venait à frapper son réseau électrique.
C’est l’effet cumulé de cette double pression qui en fait toute l’importance. L’Arabie saoudite a construit son oléoduc est-ouest vers Yanbu précisément pour contourner Ormuz ; une menace crédible sur Bab el-Mandeb érode cette couverture, exposant à son tour la route d’exportation alternative du royaume, et mettant simultanément en péril les deux principaux corridors d’exportation pétrolière du Moyen-Orient. L’un des objectifs apparents pourrait être de rendre cette perturbation suffisamment coûteuse pour que Riyad fasse pression sur Washington en faveur d’un cessez-le-feu.
Israël demeure au centre de la colère de l’opinion publique arabe, en particulier au sujet de Gaza. Mais pour les gouvernements du Golfe, la capacité de l’Iran à frapper des infrastructures et à menacer les deux routes d’exportation est devenue le danger le plus immédiat pour la sécurité de l’État et de l’économie.
Pour l’Arabie saoudite, le Koweït, Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Qatar et Oman, le problème commun dépasse donc l’Iran lui-même : c’est l’absence de contrôle stratégique. L’Iran et ses alliés peuvent les frapper ; Israël peut mener des campagnes qui débordent au-delà de ses frontières ; Washington peut élargir une guerre dont ils supportent, eux, les coûts. La protection américaine, ont-ils appris, n’a pas suffi à écarter le territoire du Golfe de la liste des cibles.
L’autonomie du Golfe, pas une « OTAN islamique »
La réponse prend la forme d’une recherche d’alternatives, non celle d’un bloc constitué. Le Pakistan et le Koweït discutent d’un accord de défense élargi, lié à des crédits énergétiques et à un projet de stockage de carburant sous douane — un échange décrit comme « des barils contre des bottes ». Islamabad dispose déjà d’un pacte de défense mutuelle avec Riyad, et la Turquie, le Pakistan et l’Arabie saoudite rédigent actuellement un accord de sécurité distinct.
Cette logique connaît des limites claires. Des responsables pakistanais ont exclu tout déploiement de combat à ce stade : Islamabad recherche un soutien énergétique tout en évitant tout engagement militaire direct contre l’Iran voisin. Ces négociations révèlent donc les limites d’une défense collective — une couverture transactionnelle fragmentée, bien loin de l’« OTAN islamique » que ces qualificatifs laissent entendre.
La même tension traverse la diplomatie du Golfe à l’égard de Téhéran. Publiquement, les États du CCG ménagent leurs options et maintiennent leurs canaux ouverts ; plusieurs d’entre eux ont également demandé à Washington un renforcement de la défense antiaérienne, ainsi qu’un règlement qui affaiblisse durablement les capacités iraniennes en matière de missiles, de drones et de coercition maritime, plutôt qu’une nouvelle trêve temporaire. Les ambitions nucléaires de l’Arabie saoudite relèvent de la même logique : acquérir l’option technologique, même en deçà de l’arme elle-même, procure un pouvoir de négociation tout en aggravant le risque de prolifération. Riyad se comporte de plus en plus non pas comme un client en quête de protection, mais comme un État accumulant des solutions alternatives.
Des corridors comme posture, pas encore comme infrastructure
La guerre redessine également, sur le papier, la carte de la connectivité du Golfe. L’Arabie saoudite et la Turquie ont convenu de mener à bien, d’ici trois à quatre ans, un projet ferroviaire reliant les deux pays via la Jordanie et la Syrie, une liaison qui, selon des responsables turcs, pourrait à terme transporter marchandises, pétrole, gaz et passagers.
Ce calendrier doit être lu comme une ambition, non comme un échéancier. Le corridor de transit syrien reste fragmenté, non financé et fragilisé sur le plan sécuritaire, avec environ 400 kilomètres de voie ferrée encore manquants entre la Syrie et la Jordanie, et des systèmes douaniers qu’il faudrait des années pour mettre en place. Ce projet se comprend moins comme un atout logistique imminent que comme une posture institutionnelle — un signal d’options de réorientation à long terme, loin des points d’étranglement maritimes vulnérables, et face à des visions concurrentes telles que le corridor Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC).
L’analogie la plus proche n’est pas celle d’un califat restauré, mais un écho plus lâche de la méthode européenne : commencer par des intérêts concrets — oléoducs, ports, réseaux électriques, réserves de carburant, défense antiaérienne, chemins de fer — et laisser ces intérêts entraîner le politique dans leur sillage. L’Europe avait commencé par le charbon et l’acier, car le contrôle partagé d’une industrie stratégique rendait la guerre plus difficile et la coopération plus rentable. Les liens économiques ne garantissent pas la paix, comme le montre l’histoire européenne elle-même, et un Golfe intégré ne résoudrait ni la question de Gaza, ni la rivalité avec l’Iran, ni la normalisation des relations avec Israël ; l’opinion arabe et les droits des Palestiniens demeurent des contraintes incontournables.
Le schéma n’en est pas moins clair. En frappant les infrastructures du Golfe et en menaçant le transport maritime saoudien par le biais d’un mouvement allié, Téhéran est en train de fabriquer lui-même l’intérêt sécuritaire commun qu’il s’était longtemps efforcé d’empêcher ; en ne parvenant pas à protéger ses partenaires des représailles, Washington leur donne, de son côté, des raisons de développer leurs propres capacités. L’ordre à venir ne reposera pas sur une idéologie partagée, mais sur son inverse — une préférence commune pour le commerce et le pouvoir transactionnel, dans une région où la guerre permanente est devenue trop coûteuse à soutenir.


