Du Karabakh à la guerre contre l’Iran, Bakou ne cesse de tester ses propres limites
La conduite de l’Azerbaïdjan tout au long de la guerre de 2026 entre les États-Unis, Israël et l’Iran s’inscrit dans un schéma qui remonte à plusieurs années : un petit État testant à plusieurs reprises jusqu’où il peut pousser ses voisins plus puissants avant de reculer. Une nouvelle évaluation de l’Institut d’études de sécurité nationale (INSS) réalisée par Elie Houé décrit la posture de Bakou en temps de guerre comme un alignement tempéré par la retenue, plutôt qu’une véritable neutralité. Lue à la lumière des années qui la précèdent, cette même formule — affirmer avec force, puis désescalader avant que le coût ne dépasse le gain — apparaît comme le fil conducteur de l’ascension de l’Azerbaïdjan.
Le Karabakh a donné le modèle
Le schéma a commencé avec le Haut-Karabakh. L’offensive azerbaïdjanaise de 2020 et la campagne finale qui a démantelé la république sécessionniste en 2023 ont mis fin à trois décennies d’impasse et inversé une défaite qui avait défini l’identité post-soviétique du pays. C’était la première fois que Bakou démontrait qu’il recourrait à la force pour régler un conflit gelé selon ses propres termes, plutôt que d’attendre une médiation internationale — rééquilibrant le rapport de force régional en sa faveur.
Face à Moscou
Le deuxième test est venu de la Russie. Lorsqu’un système de défense aérienne russe Pantsir-S1 a abattu le vol 8243 d’Azerbaijan Airlines près de Grozny le 25 décembre 2024, tuant 38 personnes, la première réaction du Kremlin a été le déni et l’esquive. Bakou n’a pas laissé faire. Le président Ilham Aliyev a exigé une admission formelle de culpabilité, plutôt que les vagues condoléances que Moscou avait d’abord proposées, et l’Azerbaïdjan a maintenu la pression pendant près d’un an, fermant les bureaux des médias d’État russes et menaçant d’un recours judiciaire international. Le 9 octobre 2025, Poutine a admis que des missiles russes avaient détruit l’appareil. Obtenir cette reconnaissance d’un pays dont l’Azerbaïdjan avait autrefois dépendu pour sa sécurité constituait en soi un indicateur de la mesure dans laquelle le levier de Bakou avait grandi.
La guerre contre l’Iran comme dernier test
La guerre contre l’Iran de 2026 a répété la formule sur une scène plus large et plus dangereuse. L’INSS présente l’Azerbaïdjan comme le voisin septentrional le plus inconfortable de Téhéran : un État séculier, turcophone, à majorité chiite, lié à Israël par des coopérations dans les domaines des armes, de l’énergie et du renseignement, et à Washington par un partenariat stratégique en cours d’approfondissement. Bakou a publiquement nié toute implication dans la guerre qui a commencé le 28 février, lorsque les États-Unis et Israël ont lancé ce que l’INSS appelle l’Opération Epic Fury par une frappe qui a tué le Guide suprême Ali Khamenei. Aliyev s’est même rendu à l’ambassade d’Iran le 4 mars pour signer un livre de condoléances. Le lendemain, des drones lancés depuis le territoire iranien ont frappé le Nakhitchevan, l’exclave azerbaïdjanaise à la frontière iranienne et, selon Reuters, ont touché le terminal de l’aéroport, une zone proche d’une école et d’autres sites civils, blessant quatre personnes. Houé juge plus probable que non que la frappe constituait un signal délibéré de Téhéran concernant la coopération de Bakou avec Israël en temps de guerre, plutôt que l’erreur d’une unité incontrôlée.
La réponse d’Aliyev a reproduit sa réaction face à Moscou l’année précédente : une rhétorique tranchante et une ligne dure, suivies d’une désescalade rapide une fois le message passé. Selon Eurasianet, il a condamné les frappes comme du terrorisme, rappelé son ambassadeur et déplacé des troupes à la frontière tout en invoquant le « poing de fer », nom de code de l’offensive du Karabakh de 2020. En quelques jours, cependant, Bakou et Téhéran désescaladaient : les présidents Aliyev et Masoud Pezeshkian se sont entretenus par téléphone le 8 mars, et l’Azerbaïdjan a rouvert ses postes-frontières en quatre jours, selon Responsible Statecraft. L’Azerbaïdjan a ensuite acheminé plus de 110 tonnes d’aide humanitaire vers l’Iran — un geste que Houé relie en partie à la relation propre de Bakou avec la population azerbaïdjanaise ethnique à l’intérieur de l’Iran, estimée à un sixième à un quart de la population totale du pays, bien qu’il souligne que l’influence réelle de Bakou sur cette communauté demeure limitée.
Ce que Bakou obtient en échange du risque
La récompense pour avoir absorbé ce risque a été un poids régional croissant. Houé note que les frappes israéliennes sur la base navale iranienne de la Caspienne à Bandar Anzali ont dégradé la force la mieux positionnée pour menacer les propres plateformes gazières offshore d’Azerbaïdjan, tandis que la guerre plus large a orienté les transporteurs vers le Caucase du Sud comme l’un des rares corridors sécurisés reliant encore l’Europe et l’Asie — un glissement que JAMnews a rapporté comme ayant provoqué une forte hausse de la demande trans-caspienne. Ce corridor, le Corridor médian, est là où les ambitions de Bakou convergent désormais le plus clairement avec la tendance que la guerre a accélérée.
Les retombées du Corridor médian
Le Corridor médian, anciennement Route de transport international transcaspien, relie la Chine à l’Europe via le Kazakhstan, la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie, contournant entièrement la Russie et l’Iran. Selon le Forum économique mondial, l’Azerbaïdjan a passé des décennies à transformer sa géographie en levier, construisant le chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars et le pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan ; il occupe désormais une portion du corridor que doit emprunter la quasi-totalité du fret Chine-Europe évitant la Russie. Une analyse a établi que seulement 190 kilomètres du tronçon d’environ 5 000 kilomètres entre la mer de Barents et la mer d’Arabie — le Ganja Gap, en territoire azerbaïdjanais — peuvent acheminer ce trafic sans toucher le territoire russe ou iranien, faisant de Bakou l’un des points d’étranglement logistiques les plus décisifs dont la plupart des gens n’ont jamais entendu parler. La Chine a investi des centaines de millions de dollars dans les ports de Bakou dans le cadre de cette dynamique, et le trafic de conteneurs sur la route a fortement progressé au cours de la seule année 2025.
La contrainte qui demeure
Rien de tout cela ne rend l’ascension de l’Azerbaïdjan inconditionnelle. Le point central de Houé sur la guerre contre l’Iran — que l’alignement sur Israël et Washington fait de Bakou une cible autant qu’un bénéficiaire — vaut également pour la stratégie du corridor. Le tronçon TRIPP à travers l’Arménie, censé compléter la route vers l’ouest de l’Azerbaïdjan, dépend d’un processus de paix qui s’enlise sur des exigences constitutionnelles que le gouvernement d’Erevan ne peut pas encore satisfaire, selon EVN Report. Considérée à travers le prisme du Karabakh, du bras de fer avec Moscou et de la guerre contre l’Iran, la montée en puissance régionale de l’Azerbaïdjan repose à chaque fois sur la même formule : affirmer son levier face à un voisin plus grand, absorber l’exposition qui en découle, puis négocier un retour à la stabilité qui laisse Bakou en meilleure position qu’auparavant. La question ouverte que la région observe désormais est de savoir si le Corridor médian permettra à Bakou de convertir ce schéma en quelque chose de plus durable — un rôle ancré comme plaque tournante de transit eurasiatique, plutôt qu’un pari sans cesse renouvelé.


