Pendant une grande partie de la guerre des drones en Ukraine, la guerre électronique a constitué l’une des réponses les moins coûteuses à l’une des menaces les moins coûteuses du champ de bataille. Brouiller la liaison radio entre un drone FPV et son pilote, perturber la navigation satellite ou saturer les fréquences concernées permettait de neutraliser une arme coûtant quelques centaines ou milliers de dollars, sans avoir à tirer un intercepteur onéreux.
La Russie et l’Ukraine conçoivent désormais de plus en plus leurs drones en tenant compte de cette défense.
Le câble, un contournement — et une contrainte
Les forces russes utilisent désormais des drones FPV à fibre optique pour frapper des infrastructures ukrainiennes situées à l’arrière du front. Plutôt que de recevoir ses commandes par liaison radio, le drone déroule un fin câble en vol, transportant le signal de commande directement entre l’appareil et l’opérateur. Cela rend la liaison de contrôle résistante au brouillage radiofréquence classique employé contre les FPV ordinaires.
Cette solution n’est pas sans coût. Le câble ajoute du poids, peut s’accrocher ou se rompre en plein vol, et limite la capacité du drone à manœuvrer avec précision ou à parcourir de longues distances. Le même lien physique qui déjoue le brouillage classique de la liaison de contrôle impose également des contraintes sur la portée et l’agilité de l’appareil.
Percer le réseau électrique
Les conséquences de ce compromis deviennent visibles au-delà des tranchées du front. Dans la région ukrainienne de Soumy, des drones russes à fibre optique ont pénétré les défenses entourant des sous-stations électriques à haute tension et attaqué de coûteux transformateurs, selon Reuters, qui a détaillé une tactique en deux temps : un premier drone perce le filet de protection avant qu’un second ne s’engouffre dans l’ouverture et ne manœuvre autour des abris en béton construits autour des sous-stations, en visant les équipements situés à l’intérieur.
Le Center for Information Resilience a vérifié des frappes sur des sous-stations situées entre 16 et 26 kilomètres du front — une méthode de percée suivie d’exploitation, conçue pour déjouer des défenses statiques et passives plutôt que pour les submerger par la force.
L’aspect économique peut favoriser l’attaquant. Reuters a rapporté que certains des drones russes à fibre optique coûtaient environ 2 000 dollars, tandis que les autotransformateurs qu’ils visaient peuvent valoir plusieurs millions. Cette asymétrie, conjuguée à leur résistance au brouillage classique, rend les drones à fibre optique attractifs contre des infrastructures de grande valeur, même lorsque certaines attaques échouent.
Le cycle d’adaptation
La fibre optique ne rend pas la guerre électronique obsolète. Elle expose les limites d’une stratégie qui en ferait la solution dominante contre les drones, et illustre un cycle d’adaptation plus large déjà visible tout au long de la guerre.
Le brouillage radiofréquence s’est développé en réponse aux FPV produits en masse. Les opérateurs ont réagi en changeant de fréquences, en améliorant leurs communications et en adoptant le contrôle par fibre optique, qui supprime la liaison radio vulnérable au prix de nouvelles contraintes physiques.
Les défenseurs se sont eux aussi tournés davantage vers les filets, les barrières, les drones intercepteurs et d’autres méthodes ne reposant pas sur la perturbation d’un signal de commande. Les attaques observées à Soumy montrent comment les tactiques peuvent ensuite s’adapter également à ces défenses : une barrière capable d’arrêter un drone peut être délibérément percée pour ouvrir la voie à un second.
Le résultat n’est pas une progression technologique linéaire, où chaque nouveau système remplacerait le précédent. FPV radiocommandés, guerre électronique, drones à fibre optique et défenses physiques coexistent. Chacun s’avère utile dans des conditions différentes, et chacun incite l’adversaire à trouver un nouveau moyen de le contourner.
Vers davantage d’autonomie
Une autonomie embarquée accrue offre une autre voie pour sortir de ce cycle.
L’Ukraine développe de plus en plus l’intelligence artificielle et la vision par ordinateur pour les opérations de drones, notamment des systèmes conçus pour identifier ou suivre des cibles et continuer à fonctionner lorsque les communications sont dégradées. L’attrait est évident : un drone nécessitant un contact permanent avec son pilote présente une vulnérabilité électronique, tandis qu’une autonomie embarquée accrue peut réduire cette dépendance.
Cela ne signifie pas pour autant que les armes autonomes s’apprêtent à remplacer les drones pilotés par l’homme sur l’ensemble du champ de bataille. L’identification fiable des cibles, la navigation, la puissance de calcul, le coût et la question de la responsabilité demeurent des contraintes sérieuses. Des systèmes performants en conditions contrôlées peuvent encore rencontrer des difficultés face à la fumée, au mauvais temps, au camouflage ou à des conditions de combat évoluant rapidement.
L’autonomie accrue n’élimine pas non plus la guerre électronique. Les drones peuvent dépendre de systèmes de navigation, de capteurs et d’autres dispositifs qui demeurent vulnérables au brouillage ou à la tromperie. L’autonomie modifie plutôt les liaisons électroniques qui comptent réellement, et le degré de dépendance d’une arme à leur égard selon les différentes phases d’une mission.
Mais l’Ukraine est devenue un laboratoire d’essai exceptionnellement rapide pour tester ces limites. La pression d’une adaptation permanente sur le champ de bataille comprime en quelques mois, voire quelques semaines, des cycles de développement qui prendraient normalement des années, à mesure que soldats, ingénieurs et fabricants réagissent aux contre-mesures ennemies.
Cette expérience prend une pertinence croissante au-delà même de l’Ukraine. Les armées européennes investissent dans des systèmes sans pilote dotés d’intelligence artificielle et capables de coopérer entre eux, tandis que Kyiv et Washington avancent vers une production conjointe de drones s’appuyant sur l’expertise ukrainienne acquise en temps de guerre. Le président Volodymyr Zelensky a déclaré ce mois-ci que les deux pays faisaient progresser des projets de production de drones aux États-Unis à partir de technologies ukrainiennes.
Vers une défense en profondeur
Cette évolution importe, car la guerre électronique est devenue un pilier central de la manière dont les armées se défendent contre les drones bon marché. L’expérience ukrainienne montre qu’une défense construite principalement autour d’une seule vulnérabilité appelle une adaptation spécifiquement conçue pour la supprimer ou la contourner.
L’issue probable n’est pas la disparition du brouillage, mais la superposition des défenses.
La guerre électronique demeure efficace contre de nombreux systèmes radiocommandés. Des barrières physiques peuvent protéger certaines infrastructures sélectionnées, même si les frappes de Soumy montrent qu’elles peuvent être percées par des tactiques conçues spécifiquement à cet effet. Drones intercepteurs, armes à feu et systèmes de défense aérienne à courte portée ajoutent des couches supplémentaires. Les capteurs doivent de plus en plus détecter des menaces susceptibles de ne produire que peu, voire aucune, signature radio sur leur liaison de contrôle.
Protéger un site critique unique peut donc nécessiter le déploiement simultané de plusieurs de ces systèmes.
Cela crée un nouveau déséquilibre. Le drone attaquant peut demeurer relativement bon marché, tandis que le défenseur doit maintenir simultanément guerre électronique, systèmes de détection, barrières physiques et intercepteurs cinétiques pour couvrir différentes variantes d’une même menace.
L’Ukraine et la Russie sont engagées dans une course à l’adaptation, où chaque défense efficace pousse l’attaquant à supprimer ou contourner l’élément qui la rendait efficace. Les drones à fibre optique en sont le dernier exemple. Une autonomie accrue offre une autre voie pour contourner les défenses dépendantes des communications, tandis que les défenseurs cherchent déjà des moyens de contrer les deux approches à la fois.
La leçon à tirer de l’Ukraine n’est pas que la guerre électronique aurait échoué. C’est que, sur un champ de bataille saturé de drones en évolution rapide, aucune contre-mesure isolée ne peut être présumée conserver durablement sa suprématie.


