L’administration Trump glisse à nouveau vers son objectif initial de changement de régime en Iran, après des mois de diplomatie infructueuse pour mettre fin à la guerre, estime Gideon Rachman, chroniqueur en chef des affaires étrangères du Financial Times, avertissant que l’héritage de politique étrangère du président Donald Trump risque fort d’être défini par un conflit pour lequel Washington ne dispose actuellement d’aucune voie crédible vers la victoire, selon le Financial Times.
Une définition du succès de plus en plus restreinte
Rachman relève que l’establishment américain de sécurité nationale revoit déjà à la baisse ce qu’il considère comme un résultat acceptable. Lors du Forum de sécurité d’Aspen, la semaine dernière, l’ancien secrétaire à la Défense Mark Esper, en poste sous le premier mandat de Trump, a estimé que le succès devrait se mesurer à deux critères : le rétablissement d’un trafic maritime complet et sans restriction dans le détroit d’Ormuz, et un accord nucléaire avec l’Iran plus contraignant que celui négocié en 2015 sous la présidence de Barack Obama, selon l’Irish Times. Esper a jugé que les frappes aériennes seules ne pouvaient suffire à obtenir ce résultat, appelant plutôt à une pression économique « globale » sur Téhéran.
Condoleezza Rice, présente aux côtés d’Esper sur le même panel, est allée plus loin, s’opposant à tout accord nucléaire et estimant que les États-Unis devraient laisser l’Iran « mijoter dans sa piètre économie » jusqu’à un nouvel affaiblissement de sa position, selon le même compte rendu. Dans les faits, les positions de Rice comme d’Esper reviennent à restaurer — ou, du point de vue iranien, à aggraver — le statu quo d’avant-guerre, plutôt qu’à obtenir un quelconque gain stratégique nouveau.
Même cette ambition revue à la baisse pourrait rester hors de portée, estime Rachman. L’Iran est déterminé à imposer des péages aux navires transitant par le détroit d’Ormuz, un point de passage susceptible de générer des milliards de dollars de revenus et de conférer à Téhéran un levier durable sur les marchés mondiaux de l’énergie. Washington a affirmé qu’il n’accepterait jamais un tel dispositif, mais l’intensification des bombardements n’a pas permis de rouvrir le détroit de force, et rien, au sein de la Maison-Blanche, n’indique une volonté de déployer des troupes au sol pour y parvenir.
Pourquoi Ormuz ne peut être rouvert par les bombardements
Le général quatre étoiles à la retraite Barry McCaffrey s’est publiquement montré sceptique quant à la capacité de la seule puissance aérienne à trancher la question, exposant longuement son raisonnement lors d’une interview télévisée où il avertissait que les États-Unis se trouvaient « au bord d’un désastre stratégique » à propos du détroit. Répondant en juin, séparément, à la suggestion du sénateur Lindsey Graham selon laquelle les États-Unis pourraient tout simplement s’emparer du contrôle d’Ormuz, McCaffrey a écrit qu’une telle opération serait en effet réalisable, mais à un coût considérable : un corps d’armée de trois divisions, soit environ 150 000 soldats, et 90 à 180 jours de ce qu’il a qualifié de « combats sérieux » contre environ 200 000 membres du Corps des gardiens de la révolution islamique, capables d’interdire le trafic maritime dans l’ensemble du golfe Persique, et non dans le seul détroit. La conclusion de McCaffrey, publiée sur X, était sans détour : « ET APRÈS ? »
Rachman a également pointé une vulnérabilité connexe, soulignant la difficulté d’une solution purement militaire : l’Iran a répondu à la récente intensification des combats en frappant l’Arabie saoudite pour la première fois depuis des mois, un rappel que les États du Golfe demeurent lourdement exposés à des attaques contre des infrastructures critiques — usines de dessalement d’eau, plateformes pétrolières — indépendamment même de ce qui se joue directement entre Washington et Téhéran.
Une menace balistique en expansion
La chronique évoque également l’évolution possible de l’équilibre technologique dans la durée. L’Iran a déjà démontré sa capacité à frapper toute une série de cibles, dont l’aéroport de Dubaï, les installations gazières du Qatar, et des bases militaires américaines dans la région ; deux militaires américains ont été tués vendredi lors d’une attaque en Jordanie. Les stratèges américains s’inquiètent de plus en plus de voir le développement continu de la technologie iranienne de drones et de missiles, avec l’appui de la Russie et de la Chine, mettre bientôt à portée des cibles plus lointaines et plus sensibles, dont le réacteur nucléaire israélien de Dimona et la base américaine de Diego Garcia, qui sous-tend la projection de puissance américaine vers l’Indo-Pacifique. L’Iran a déjà tiré sur ces deux sites plus tôt dans le conflit, sans succès, mais Rachman estime que ce bilan pourrait ne pas se maintenir indéfiniment à mesure que la technologie sous-jacente arrive à maturité.
Le changement de régime redevient le « Plan A »
Dans ce contexte, écrit Rachman, l’idée d’un changement de régime refait surface dans les calculs de Washington. Renverser la République islamique constituait l’objectif explicite lorsque Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou ont lancé la guerre le 28 février, mais l’espoir qu’une simple pression militaire suffise à déclencher un soulèvement populaire s’est effondré en quelques semaines. Pendant un temps, l’administration avait mis cet objectif de côté au profit d’un effort diplomatique visant à mettre fin au conflit. Cette diplomatie étant désormais largement considérée comme un échec, certains éléments de l’administration reviennent, selon Rachman, à ce qu’il appelle le « Plan A ».
Le signe le plus visible de ce basculement, selon la chronique, réside dans l’intensification de la pression économique : les États-Unis ont repris leur blocus des exportations pétrolières iraniennes, et des responsables estimeraient pouvoir étouffer l’essentiel des revenus pétroliers de l’Iran d’ici quelques mois, au risque de provoquer une grave crise économique interne. Washington aurait également cherché à approcher des personnalités proches du régime disposées à coopérer, un effort qui a notamment inclus une tentative israélienne infructueuse de courtiser l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad, malgré ses antécédents de rhétorique hostile envers Israël.
Parallèlement à la pression économique, l’idée d’attiser des troubles internes refait elle aussi surface. Au début du conflit, Israël avait poussé pour un plan visant à armer des groupes d’opposition kurdes, proposition alors rejetée par Washington. Selon Rachman, cette option pourrait désormais être relancée « faute de meilleures alternatives », traduisant une reconnaissance plus large, au sein de l’administration, du fait que la seule négociation pourrait ne pas suffire à contenir durablement Téhéran.
Des risques qui dépassent l’Iran
Rachman conclut en relevant que les coûts de la guerre dépassent largement le cadre du conflit immédiat — une préoccupation qu’Esper a lui-même exprimée lors de son intervention à Aspen. « Que faisons-nous à notre état de préparation et à nos stocks ? Parce que ma grande inquiétude, à l’échelle mondiale, c’est la Chine », a déclaré Esper, selon Benzinga. Rachman cite de nombreuses sources selon lesquelles les États-Unis auraient déjà utilisé environ 30 % de leur stock de missiles de croisière Tomahawk et la moitié de leur stock d’intercepteurs Patriot dans les seules premières semaines de la guerre — des munitions en partie réservées à une éventuelle confrontation autour de Taïwan. Reconstituer ces stocks pourrait prendre des années, avertit Rachman, ouvrant potentiellement une fenêtre d’opportunité stratégique pour la Chine, alors même que le conflit iranien demeure la crise la plus immédiate à laquelle Washington doit faire face.


