L’expérience de paix la plus prometteuse menée au Liban depuis des années a commencé mardi par un geste modeste, mais concret : des unités de l’armée libanaise sont entrées dans le village de Zawtar al-Gharbiyeh, dans le sud du pays, après le retrait des forces israéliennes de la zone.
Il s’agit de la première rétrocession de terrain effectuée dans le cadre d’un dispositif négocié sous l’égide américaine, destiné à remplacer à la fois l’occupation israélienne et l’arsenal indépendant du Hezbollah par l’autorité de l’État libanais. Alors que la guerre entre les États-Unis et l’Iran s’étend aux bases du Golfe et au détroit d’Ormuz, ce geste a fait du Liban la source de quelque chose que la région a presque cessé de produire : un accord de sécurité négocié qui change réellement qui contrôle le terrain.
Le contraste était saisissant. La même semaine, les Houthis du Yémen, alignés sur l’Iran, déclaraient un blocus naval contre l’Arabie saoudite et mettaient en garde les compagnies maritimes contre l’accès aux ports saoudiens. Quelques jours plus tôt, Reuters rapportait que Téhéran avait ordonné aux Houthis de se tenir prêts à fermer le détroit de Bab al-Mandeb si les frappes américaines venaient à toucher le réseau électrique iranien. Alors même que Washington s’efforce de desserrer l’emprise de l’Iran sur le Liban, le réseau de Téhéran démontre ailleurs la rapidité avec laquelle il peut ouvrir un nouveau front.
Une rétrocession sous le feu
Le département d’État américain a indiqué que les opérations avaient débuté dans trois villages — Froun, Srifa et Zawtar al-Gharbiyeh — dans le cadre d’un dispositif trilatéral et d’un Groupe de coordination militaire facilité par les États-Unis. Seul Zawtar a connu un retrait israélien immédiat ; les troupes libanaises étaient déjà présentes à Froun et à Srifa.
Dans un communiqué officiel, l’armée libanaise a indiqué que ses unités avaient commencé à se déployer en coordination avec ce groupe, demandant aux habitants de ne pas revenir tant que la zone ne serait pas sécurisée. Des équipes spécialisées ont entamé le déminage des munitions non explosées.
Le village est à peine habitable. Son maire a déclaré à Reuters que plus de la moitié de celui-ci était en ruines, s’interrogeant sur la manière dont les civils pourraient y revenir en sécurité alors que les troupes israéliennes demeuraient à quelques minutes seulement, dans le village voisin de Zawtar al-Sharqiyeh.
La réponse est venue en quelques heures. L’armée libanaise a indiqué que les forces israéliennes avaient ouvert le feu à proximité de ses unités lors de leur déploiement, avertissant que cet incident pourrait entraver le programme pilote. Aucune victime n’a été signalée.
Cet épisode a mis au jour le défaut de conception du dispositif : Israël peut se retirer d’un village tout en conservant des positions suffisamment proches pour menacer la rétrocession du village voisin.
Un mécanisme, mais pas encore la paix
Ce déploiement compte parce que le dispositif est passé du communiqué à l’exécution : les troupes israéliennes se sont retirées, les forces libanaises sont entrées, un organe conjoint a coordonné le transfert.
Une zone pilote ne constitue toutefois pas un règlement. Le dispositif lie chaque retrait israélien à la prise de contrôle sécuritaire complète par l’armée libanaise et au démantèlement des armements non étatiques — celui du Hezbollah en premier lieu. Il ne fixe aucune date ferme pour un retrait israélien total.
La préoccupation israélienne est réelle : Israël ne souhaite pas voir le Hezbollah reconstruire une infrastructure militaire derrière le déploiement libanais. Mais son séquençage reste maximaliste. Les forces israéliennes continuent d’occuper le sol libanais, tandis que le retrait demeure suspendu à un processus de désarmement que Beyrouth pourrait ne pas être en mesure de mener rapidement.
Le Liban se retrouve ainsi pris entre des conditions qui se contredisent mutuellement. Le gouvernement doit prouver que l’armée est capable de tenir le Hezbollah à l’écart, tout en ayant besoin de retraits israéliens visibles pour démontrer que la diplomatie peut, ne serait-ce qu’en partie, restaurer la souveraineté du pays.
Si Israël refuse de se retirer tant que le Hezbollah ne désarme pas, et que le Hezbollah conserve ses armes tant qu’Israël occupe le territoire libanais, ce dispositif pourrait enraciner l’impasse même qu’il était censé briser. Le Hezbollah a rejeté cet accord, le qualifiant de reddition ; Israël, de son côté, traite le territoire qu’il occupe comme un levier. De nouveaux tirs israéliens affaibliraient l’armée libanaise au moment même où Washington lui demande de prendre la place du Hezbollah.
Le pari stratégique de Washington
Les États-Unis dépensent un capital politique inhabituel pour éviter ce scénario. Le président libanais Joseph Aoun devait rencontrer plus tard mardi le président américain Donald Trump, devenant ainsi le premier chef d’État libanais à se rendre à la Maison-Blanche depuis près de vingt ans. Cette visite a placé le processus sous un parrainage présidentiel direct.
Joseph Aoun devait présenter une proposition écrite visant à démanteler l’arsenal du Hezbollah, tout en pressant Trump d’utiliser le levier américain pour obtenir un retrait israélien.
Le pari américain dépasse la seule question frontalière. Washington souhaite un État libanais suffisamment fort pour décider seul de son entrée en guerre, contrôler son propre territoire et, à terme, se retirer entièrement de la confrontation entre Israël et l’Iran.
Les zones pilotes offrent une formule qui peut être testée : Israël se retire, l’armée prend le relais, les armes et l’infrastructure militaire sont retirées, et la reconstruction donne aux populations une raison de soutenir l’État plutôt que le Hezbollah.
Étendue à plus grande échelle, cette formule frapperait au cœur du système régional iranien. Le Hezbollah est le partenaire militaire le plus important de Téhéran en dehors de l’Iran, soutenu par un financement, une logistique et des armes liés au Corps des gardiens de la révolution islamique. Le Trésor américain a documenté ce financement, y compris les fonds utilisés pour reconstruire l’infrastructure militaire du Hezbollah.
Échanger l’autonomie militaire du Hezbollah contre le contrôle de l’État libanais reviendrait à retirer un pilier central de l’influence iranienne — offrant à Washington une victoire stratégique alors même qu’il affronte directement Téhéran. Cela démontrerait aussi qu’un État arabe peut reconquérir sa souveraineté face à une organisation armée soutenue par l’Iran sans sombrer dans une nouvelle guerre civile.
Rien de tout cela n’est acquis. Le Hezbollah devrait accepter la perte de sa puissance militaire, Israël devrait échanger l’occupation contre une sécurité vérifiable, et Washington devrait engager son influence sur les deux fronts à la fois. Les zones pilotes ne prouvent pas que la paix fonctionne. Elles prouvent qu’un mécanisme viable existe désormais — et que sa première véritable épreuve est survenue quelques heures à peine après la première rétrocession.


