Depuis septembre, les forces américaines ont attaqué au moins 67 embarcations soupçonnées de trafic de drogue et tué au moins 221 personnes dans le cadre de l’opération Southern Spear. Pourtant, des évaluations internes menées par la Drug Enforcement Administration (DEA) et des responsables du Pentagone ont conclu que cette campagne n’avait réduit ni le prix, ni la disponibilité, ni la pureté de la cocaïne aux États-Unis, selon le Washington Post, qui a consulté l’évaluation de la DEA et rapporté le contenu d’un compte rendu à huis clos donné aux sénateurs par le Pentagone.
Ces conclusions contredisent les affirmations répétées du président Donald Trump, selon lesquelles ces frappes auraient réduit de 97 % à 98 % le trafic maritime de drogue. Quel que soit l’effet de cette campagne sur certaines routes maritimes précises, il ne s’est pas traduit par une réduction correspondante de la quantité de cocaïne parvenant sur le marché américain, selon les propres indicateurs du gouvernement.
Les trafiquants se sont, au contraire, adaptés. L’évaluation de la DEA a constaté que les réseaux criminels délaissaient les vedettes rapides, vulnérables en eaux internationales, au profit de navires plus grands, naviguant plus près des côtes et transitant par des ports commerciaux. Le trafic aérien s’est également intensifié, des appareils décollant de pistes clandestines situées le long de la frontière entre la Colombie et le Venezuela pour rejoindre le Guyana et le Suriname.
Un responsable de la DEA a comparé cet effet, auprès du Washington Post, à celui d’un ballon que l’on presse : la pression exercée à un endroit fait ressortir le trafic ailleurs.
L’ampleur de la production mondiale de cocaïne facilite cette adaptation. Le Rapport mondial sur les drogues 2026 de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime a établi que la production potentielle de cocaïne avait atteint un record en 2024, ayant plus que quadruplé en une décennie pour dépasser 4 000 tonnes métriques de cocaïne pure. Face à une telle offre, la perte de navires ou de cargaisons isolés peut désorganiser des réseaux de trafic sans pour autant créer de véritable pénurie sur le marché américain.
Les limites de cette approche ont également été reconnues au sein même de l’armée. Le général du corps des Marines Francis L. Donovan, à la tête du Commandement Sud des États-Unis, a déclaré devant la commission des forces armées du Sénat, le 19 mars, que « les frappes contre les embarcations ne sont pas la solution ». Les frappes cinétiques ne constitueraient, selon lui, que l’un des nombreux outils d’une campagne plus large, et « probablement pas le plus efficace ».
Le Pentagone soutient néanmoins que l’opération ne devrait pas être jugée uniquement à l’aune de la quantité de cocaïne parvenant aux États-Unis. Le porte-parole en chef du Pentagone, Sean Parnell, a indiqué que cette campagne visait à perturber et démanteler les réseaux de trafic ainsi que les revenus qu’ils génèrent, tandis que l’administration fait valoir que le recours à la force meurtrière accroît les risques et les coûts auxquels s’exposent les trafiquants.
Ces frappes pourraient également avoir un coût pour les méthodes traditionnelles d’application de la loi. L’arraisonnement et la saisie d’une embarcation suspectée de trafic peuvent produire des personnes interpellées, des cargaisons, des communications et d’autres éléments de preuve permettant aux enquêteurs d’identifier des routes, des financiers et des réseaux de trafic. Une frappe meurtrière peut, à l’inverse, faire disparaître ces possibilités. Le Washington Post a également fait état de préoccupations selon lesquelles des informateurs fournissant des renseignements sur les réseaux de trafic auraient été retirés de certaines opérations, par crainte d’être eux-mêmes pris pour cible lors d’une frappe.
Le cadre juridique et les procédures de ciblage de cette campagne font par ailleurs l’objet d’un examen distinct. L’inspecteur général du Pentagone a ouvert, en mai, une évaluation visant à déterminer si le Commandement Sud des États-Unis avait respecté les procédures de ciblage établies dans le cadre de ces frappes. Un précédent rapport de l’inspecteur général principal avait confirmé que l’opération Southern Spear avait été lancée en novembre 2025 pour perturber les flux de stupéfiants impliquant des organisations désignées comme terroristes et des groupes criminels transnationaux à travers l’hémisphère occidental.
Ces frappes ont indéniablement modifié les risques auxquels s’exposent les trafiquants et contraint certains réseaux à modifier leurs méthodes d’acheminement de la cocaïne. Mais à l’aune des indicateurs que la DEA utilise pour évaluer le marché intérieur — prix, disponibilité et pureté —, cette campagne a, jusqu’ici, modifié la manière dont la cocaïne circule sans en réduire véritablement la quantité parvenant aux consommateurs américains.


