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ANALYSE

L’Allemagne arme ses services de renseignement

August 13, 2026
11 Min Read
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Siège du Service fédéral de renseignement (BND), à Berlin. Source : Wikimedia Commons.
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Un drone chargé d’explosifs s’est écrasé ce mois-ci à proximité d’un avion-cargo Antonov An-124 ukrainien, à l’aéroport de Leipzig/Halle. Il n’a rien fait exploser et n’a tué personne. Mais pour un pays dont les services de renseignement ont été délibérément conçus pour observer et alerter plutôt que pour riposter, cet incident a mis au jour précisément la faille que Berlin s’efforce désormais de combler dans l’urgence.

Contents
  • L’Allemagne face à de nouvelles menaces
  • De l’observation à l’action
  • Les leçons tirées de Kiev
  • Se prémunir contre les dérives

L’Allemagne face à de nouvelles menaces

Le gouvernement fédéral allemand a approuvé, le 12 août, un projet de loi accordant des pouvoirs élargis au service de renseignement extérieur, le BND, et à l’agence de sécurité intérieure, le BfV, en matière de collecte de données, d’usage de l’intelligence artificielle, d’accès aux communications et de perturbation des opérations hostiles. Reuters a rapporté que le ministre de l’Intérieur, Alexander Dobrindt, a déclaré que ces mesures allaient « révolutionner l’architecture de sécurité de l’Allemagne » et transformer les agences en « véritables services secrets ». DW a rapporté que Dobrindt avait qualifié l’incident du drone de Leipzig/Halle de « scénario professionnel de menace hybride » et de « nouveau palier de danger ».

L’expression « véritables services secrets » n’est pas anodine dans un pays où les services de renseignement ont, pendant quatre-vingts ans, été définis par la retenue. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le droit allemand, la culture politique et la mémoire institutionnelle du pays ont maintenu une séparation stricte entre action coercitive et travail de renseignement. Les agences étaient censées observer, évaluer et alerter. Les actes de sabotage, les cyberattaques, les opérations d’espionnage et les incidents de drones que responsables et services occidentaux relient de plus en plus à la Russie ont révélé l’ampleur de ce qui peut échapper au contrôle, dans l’espace laissé vacant entre les pouvoirs de police, l’alerte du renseignement et l’expertise militaire. L’Allemagne s’emploie par ailleurs à élargir les pouvoirs de la police en matière de lutte antidrones. Ce projet de loi s’attaque au niveau suivant : les réseaux hostiles, les systèmes informatiques et les chaînes d’approvisionnement, avant même qu’une attaque n’atteigne le sol allemand.

De l’observation à l’action

Les mécanismes juridiques prévus sont le signe le plus clair de l’ampleur de ce changement. La réforme permettrait aux services, sous certaines conditions légales, d’interférer avec les infrastructures des attaquants, de s’introduire dans des systèmes informatiques hostiles, de copier ou d’effacer des données opérationnelles, et de neutraliser les outils utilisés dans les campagnes cyber menées par des États étrangers. The Guardian a rapporté que le projet de loi prévoit également des options telles que la modification d’instructions de fabrication d’armes ou la neutralisation d’armements en cours de production — ce qui s’apparente à une action clandestine contre la chaîne d’approvisionnement d’un adversaire, plutôt qu’à du contre-espionnage a posteriori.

Ces pouvoirs restent toutefois bien en deçà d’une branche paramilitaire allemande façon CIA, ou d’une licence pour recourir sans restriction à la force à l’étranger. Ils sont plus restreints et strictement encadrés par la loi : il s’agit de perturbations numériques et techniques destinées à briser les chaînes d’attaque avant que des drones, des outils cyber ou des équipes de sabotage n’atteignent leurs cibles. Reuters a rapporté que Nina Warken, ministre fédérale chargée des Affaires spéciales et cheffe de la Chancellerie, a averti que l’Allemagne fait face à un danger « réel et très aigu » lié aux attaques hybrides, et qu’elle ne peut plus se contenter de compter sur les services alliés pour assurer sa propre sécurité. La logique est simple : Berlin veut dépendre moins de ses partenaires et être en mesure d’imposer elle-même un coût à ses adversaires.

Les leçons tirées de Kiev

Le choix de la personne à la tête du BND en dit tout autant que le texte de loi lui-même. Martin Jäger, actuel président de l’agence, a été ambassadeur d’Allemagne à Kiev pendant toute l’invasion russe à grande échelle. Le gouvernement fédéral allemand a confirmé que Jäger a pris ses fonctions le 15 septembre 2025, après avoir occupé auparavant des postes en Afghanistan et en Irak.

Ce poste a façonné sa perception de la menace. Le FSB russe, héritier des décennies d’expérience institutionnelle du KGB en matière de sabotage, de désinformation et d’opérations à déni plausible, a montré à l’Allemagne le visage opérationnel du conflit moderne : sabotage, drones, opérations cyber, assassinats, désinformation et agents opérant sous le seuil de la guerre ouverte avec l’Otan.

Les services ukrainiens offrent, quant à eux, à Berlin une leçon d’un autre genre, que les services européens ont de plus en plus de mal à ignorer. L’Express a interrogé, en juillet 2026, soixante professionnels du renseignement dans vingt-cinq pays, et a classé le service de sécurité intérieure ukrainien, le SBU, ainsi que la direction du renseignement militaire, le GUR, au quatrième rang en Europe, devant le BND allemand. Un officier de renseignement européen cité dans ce classement a comparé les services ukrainiens au Mossad, citant le sabotage du gazoduc Nord Stream en 2022, les frappes de drones à longue portée contre des bombardiers stratégiques russes connues sous le nom d’opération Toile d’araignée (Spiderweb), et les assassinats de hauts officiers russes. La responsabilité de l’Ukraine dans l’attaque contre Nord Stream n’a jamais été établie devant un tribunal, bien que le livre du journaliste Bojan Pancevski consacré à ce sabotage affirme que les services de Kiev en sont les auteurs ; L’Express note que ces mêmes révélations font remonter une partie de la culture du renseignement ukrainien à des habitudes institutionnelles héritées de l’époque soviétique.

L’Allemagne ne copie pas directement le modèle du GUR, et sa culture juridique ne pourrait de toute façon pas s’accommoder d’une simple imitation d’un service en temps de guerre qui continue de frapper des raffineries au cœur même de la Russie et de mener une campagne maritime clandestine reposant sur des armements produits localement plutôt que sur les circuits d’approvisionnement de l’Otan. Mais la leçon a porté. The Guardian a cité Jäger affirmant que l’Allemagne doit montrer à ses adversaires « que nous sommes en mesure de faire des choses similaires, afin que l’autre camp ressente lui aussi la douleur » — un langage inhabituellement direct pour un chef du renseignement allemand, dans la droite ligne du discours de la Zeitenwende prononcé par Olaf Scholz en 2022, lorsque Berlin avait pour la première fois reconnu que l’invasion russe marquait un tournant dans la politique de sécurité européenne. Scholz avait nommé cette rupture. Le gouvernement CDU/CSU-SPD de Friedrich Merz est aujourd’hui en train de l’inscrire dans la loi.

Se prémunir contre les dérives

Le texte doit encore franchir l’étape du Parlement, et ses dispositions relatives au volet intérieur feront l’objet d’un examen approfondi. Cet examen n’est pas une faille du processus : il en fait partie intégrante. En Allemagne, un pouvoir de renseignement dépourvu de contrôle juridique n’est pas perçu comme une simple lacune technique, mais comme une crainte de nature constitutionnelle.

Au cœur du débat se trouve le Trennungsgebot, le principe d’après-guerre séparant la collecte de renseignement des pouvoirs de police. Élargir les moyens du BfV pour accéder à des appareils, collecter des données et mener des actions de perturbation active met directement cette frontière à l’épreuve, et expose le texte à un examen approfondi au regard de la jurisprudence de la Cour constitutionnelle fédérale en matière de surveillance et de proportionnalité. Le projet de loi répond à cette exigence en centralisant le contrôle sous l’autorité du Conseil de contrôle indépendant (Unabhängiger Kontrollrat), qui supervise déjà une partie des activités de renseignement électromagnétique du BND ; Reuters a indiqué que la nouvelle loi créerait des bases juridiques plus détaillées pour les enquêtes en matière cyber et élargirait la supervision exercée par cet organe. L’élu écologiste Konstantin von Notz a soutenu le renforcement des pouvoirs du BND, tout en avertissant que l’élargissement des pouvoirs sur le plan intérieur soulevait des préoccupations en matière d’État de droit — une position que les organisations de défense des libertés civiles devraient probablement relayer au cours du débat parlementaire.

L’Allemagne cherche à se doter de services capables d’agir avant qu’un drone n’atteigne une piste d’atterrissage, avant qu’une chaîne de production ne soit sabotée, avant qu’une cyberattaque ne se propage à travers un réseau électrique — sans pour autant devenir le genre d’État que sa Constitution d’après-guerre avait précisément pour but d’empêcher. Cet équilibre est tout l’enjeu du pari. Quatre-vingts ans après avoir choisi la retenue comme réponse à la catastrophe, l’Allemagne parie désormais que la retenue seule ne suffit plus à garantir la sécurité de sa population.

TAGGED:AllemagneBNDCybersécuritéDronesGuerreHybrideRenseignementRussieSécuritéEuropéenneUkraineZeitenwende
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