Depuis près de deux ans, l’attention stratégique mondiale a été dominée par l’Ukraine, le Moyen-Orient et l’instabilité croissante autour du détroit de Taïwan. Pourtant, cette semaine, un autre point chaud géopolitique revient discrètement sur le devant de la scène. Le président Donald Trump presse ses conseillers d’organiser un nouveau sommet avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un dès cet automne, a rapporté le Wall Street Journal, tandis que le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, se rend en Corée du Sud pour la première fois depuis 2021. Pris séparément, chacun de ces développements est significatif. Considérés ensemble, ils indiquent que Washington et Pékin ont commencé, simultanément, à repositionner leur diplomatie autour de la péninsule coréenne.
- Trump renoue avec la diplomatie de sommet
- La Chine courtise la Corée du Sud avant l’APEC
- Kim dispose d’une position plus forte qu’en 2019
- L’exercice d’équilibriste de Séoul
- L’APEC pourrait devenir le rendez-vous diplomatique le plus déterminant de l’année
- La péninsule coréenne revient au centre de la compétition stratégique
Ce calendrier a peu de chances d’être fortuit. Trump doit se rendre en Asie en novembre pour le sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC), prévu les 18 et 19 novembre à Shenzhen, où il devrait également croiser le dirigeant chinois Xi Jinping. Selon des responsables cités par le Journal, Trump a évoqué en privé la possibilité de rencontrer Kim lors de ce même déplacement, ravivant la diplomatie de sommet hautement personnalisée qui avait marqué son premier mandat.
Aucune de ces deux initiatives ne répond nécessairement directement à l’autre. Mais, ensemble, elles révèlent une réalité stratégique plus large. Après des années durant lesquelles les crises militaires ont éclipsé la diplomatie, le Nord-Est asiatique redevient un terrain central de la compétition entre grandes puissances. L’enjeu ne se limite plus au seul programme nucléaire nord-coréen. Il s’agit de plus en plus de savoir qui façonnera la future architecture de sécurité régionale avant l’ouverture d’un nouveau cycle diplomatique à Shenzhen.
Trump renoue avec la diplomatie de sommet
Les efforts prêtés à Trump pour relancer un engagement direct avec Kim marquent un retour à l’une des expérimentations de politique étrangère les plus marquantes de sa première présidence. Entre 2018 et 2019, les deux dirigeants s’étaient rencontrés à trois reprises, à Singapour, à Hanoï et dans la zone démilitarisée coréenne, établissant pour la première fois depuis des décennies un contact personnel direct entre les dirigeants des États-Unis et de la Corée du Nord. Aucune de ces rencontres n’avait débouché sur un accord de dénucléarisation ou d’allègement des sanctions, et les programmes nucléaire et balistique nord-coréens se sont considérablement développés depuis l’échec des dernières négociations substantielles, à Hanoï.
Cette fois, le contexte est nettement différent. Trump a discrètement pressé ses conseillers d’explorer l’organisation d’un nouveau sommet, éventuellement lors de son déplacement en Asie en novembre. Quelques jours plus tôt, il avait ordonné au secrétaire à la Défense Pete Hegseth de réduire « substantiellement » l’exercice annuel Ulchi Freedom Shield, et l’état-major interarmées sud-coréen a confirmé que l’exercice ne se déroulerait que du 17 au 21 août, soit environ la moitié de sa durée habituelle. Trump a affirmé que sa « très bonne relation » avec Kim avait pésé dans cette décision, même si l’exercice a néanmoins débuté comme prévu, les responsables ayant jugé qu’il était trop tard pour l’annuler purement et simplement.
La question plus large est de savoir ce que Washington espère désormais obtenir. La Corée du Sud elle-même a déjà commencé à ajuster le langage de sa politique nord-coréenne. La ministre sud-coréenne de l’Unification a indiqué que Séoul passait d’une approche « priorité à la dénucléarisation » à une approche « priorité à la paix », accordant une importance accrue à la réduction des tensions immédiates et à l’obtention d’un gel nucléaire avant d’exiger un démantèlement. Washington n’a pas formellement renoncé à la dénucléarisation comme objectif, mais la diplomatie pratique semble s’orienter de plus en plus vers la gestion des risques, la communication de crise et la limitation de l’intégration croissante de la Corée du Nord avec la Russie et la Chine.
La Chine courtise la Corée du Sud avant l’APEC
L’offensive diplomatique de Pékin obéit à une logique différente, mais sert un objectif tout aussi stratégique. Le ministère sud-coréen des Affaires étrangères a confirmé que Wang s’entretiendrait mercredi avec son homologue Cho Hyun, avant une visite de courtoisie jeudi au président Lee Jae-myung et un déjeuner de travail avec le conseiller à la Sécurité nationale, Wi Sung-lac. Cette visite est le premier déplacement autonome de Wang en Corée du Sud depuis 2021, et donne à Pékin l’occasion de peser sur la diplomatie régionale avant que les dirigeants ne se retrouvent à Shenzhen.
La Chine a plusieurs raisons d’agir maintenant. Lee est arrivé au pouvoir après que la Cour constitutionnelle sud-coréenne a destitué le président Yoon Suk-yeol en avril 2025, à la suite de son bref recours à la loi martiale, et Lee a remporté l’élection anticipée organisée deux mois plus tard. Son gouvernement a adopté une posture ouvertement plus pragmatique envers Pékin que celle de Yoon, tout en maintenant l’alliance de la Corée du Sud avec les États-Unis. Pour la Chine, cela ouvre une fenêtre pour reconstruire son influence à Séoul avant que Washington ne définisse la prochaine phase de sa diplomatie avec Pyongyang.
Pékin a également un intérêt structurel à s’assurer qu’aucun nouveau processus de paix ne se fasse sans elle. Lee a profité de son discours du 15 août pour le Jour de la Libération pour proposer des pourparlers multipartites réunissant les deux Corées, les États-Unis et la Chine, en vue de remplacer l’armistice instable de 1953 par un régime de paix formel. La Chine était signataire de cet armistice, ce qui lui confère une légitimité dans toute future négociation sur l’architecture de sécurité de la péninsule et garantit à Pékin un rôle que Washington ne pourrait pas facilement écarter.
Kim dispose d’une position plus forte qu’en 2019
La différence la plus importante entre le paysage diplomatique actuel et celui que Trump avait connu lors de sa première présidence tient sans doute à la position de négociation de Kim Jong-un. En 2018, la Corée du Nord restait fortement contrainte par les sanctions internationales et recherchait un allègement économique. Sept ans plus tard, Pyongyang dispose d’un arsenal nucléaire plus vaste et plus sophistiqué, tout en bénéficiant d’une coopération stratégique bien plus étroite avec la Russie et la Chine.
La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine a accéléré cette transformation. Selon un rapport de l’Équipe multilatérale de surveillance des sanctions, la Corée du Nord a fourni à la Russie plus de 11 000 soldats, au moins 100 missiles balistiques et environ 9 millions d’obus d’artillerie et de roquettes rien qu’en 2024, plusieurs milliers de soldats supplémentaires ayant été déployés début 2025. Le même groupe de surveillance a constaté que la Russie avait, en retour, fourni à la Corée du Nord des équipements de défense antiaérienne, des missiles antiaériens, des systèmes de guerre électronique et des produits pétroliers raffinés en quantités dépassant les plafonds fixés par le Conseil de sécurité de l’ONU.
Cet échange fait plus que renforcer militairement la Corée du Nord. Il affaiblit l’architecture de sanctions qui avait contribué à pousser Kim vers la table des négociations durant le premier mandat de Trump, et procure à Pyongyang une source de technologie, de carburant, de revenus et de soutien politique qui ne dépend plus de l’engagement occidental. Le gouvernement de Kim a de plus en plus traité son arsenal nucléaire comme un acquis permanent et non négociable, une évolution documentée par l’Arms Control Association. La conséquence est simple : Kim n’a plus besoin de Washington autant qu’en 2018.
L’exercice d’équilibriste de Séoul
La Corée du Sud navigue dans ce paysage transformé en menant une stratégie sensiblement différente de celle de l’administration précédente. Lee a réaffirmé l’alliance avec les États-Unis tout en cherchant, dans le même temps, à améliorer ses relations avec Pékin et à renouer le dialogue avec Pyongyang. Cette stratégie d’équilibre reflète une réalité incontournable : Séoul dépend de Washington pour la dissuasion élargie et le soutien militaire, tout en restant profondément liée à la Chine sur le plan économique.
Lee cherche également à accroître l’autonomie stratégique de la Corée du Sud. Lors d’un conseil des ministres mardi, il a réaffirmé son engagement à récupérer, auprès des États-Unis, le contrôle opérationnel en temps de guerre des forces sud-coréennes avant la fin de son mandat en 2030. Séoul poursuit ce transfert par étapes depuis qu’elle a recouvré le contrôle en temps de paix en 1994, et le gouvernement cherche parallèlement à renforcer ses capacités militaires nationales, y compris son projet de programme de sous-marins à propulsion nucléaire.
Cet effort et la visite de Wang doivent être lus ensemble. Une Corée du Sud qui cherche à accroître son autonomie de commandement tout en dialoguant avec Pékin sur un nouveau cadre de paix ne se contente pas de flotter entre puissances rivales : elle tente de se ménager une marge de manœuvre indépendante plus large. Mais cette stratégie devient plus difficile à tenir si Washington et Pékin intensifient simultanément leur propre engagement avec la péninsule, chacun cherchant à façonner les négociations avant que Séoul ne puisse en fixer elle-même les termes.
L’APEC pourrait devenir le rendez-vous diplomatique le plus déterminant de l’année
Ces différents axes diplomatiques convergent vers Shenzhen. Le sommet de l’APEC est formellement un forum économique, mais la réunion de cette année ressemble de plus en plus à un sommet géopolitique en préparation. Une rencontre Trump-Xi est largement anticipée, et les démarches de Trump en vue d’une rencontre parallèle avec Kim ouvrent la possibilité de voir se superposer des dynamiques diplomatiques impliquant les quatre acteurs les plus déterminants de la région.
Cela pourrait faire de ce sommet bien plus qu’un simple rendez-vous commercial. Washington pourrait s’en servir pour rouvrir une communication au niveau des dirigeants avec Pyongyang. Pékin pourrait l’utiliser pour réaffirmer la centralité de la Chine dans la diplomatie coréenne. Séoul pourrait y faire valoir sa proposition de régime de paix. Pyongyang, si Kim y participe indirectement ou par le biais d’une rencontre distincte, pourrait saisir l’occasion pour démontrer que les sanctions et l’isolement n’ont pas empêché son retour à une diplomatie de haut niveau, et ce en position de force.
Jusqu’à la chorégraphie elle-même aurait son importance. Qui rencontre qui, quelles discussions ont lieu en premier, et qui en est exclu : autant de signaux sur la répartition de l’influence avant même l’ouverture des négociations formelles. Cela fait de l’APEC non pas un simple cadre, mais un possible terrain d’essai pour un nouvel ordre diplomatique régional.
La péninsule coréenne revient au centre de la compétition stratégique
La portée des développements de cette semaine tient moins à chaque initiative prise isolément qu’à leur convergence. L’ouverture de Trump vers Kim, l’engagement de Wang envers Séoul et les tentatives de Lee pour équilibrer ses relations avec Washington et Pékin se déploient à quelques jours d’intervalle, ce qui donne à penser que les trois capitales considèrent toutes que le paysage diplomatique autour de la péninsule entre dans une nouvelle phase.
Contrairement à 2018, cependant, Washington ne maîtrise plus seul l’initiative. La Corée du Nord est militairement plus forte, la Russie est devenue pour Pyongyang un partenaire stratégique actif, et la Chine a tout intérêt à demeurer indispensable à tout règlement futur. Plutôt qu’une simple relance de la diplomatie de sommet de l’ère Trump, la région évolue vers un système plus complexe, dans lequel les États-Unis, la Chine, la Corée du Sud et la Corée du Nord poursuivent chacun des objectifs qui se recoupent, mais entrent aussi souvent en concurrence.
Reste à savoir si un nouveau sommet Trump-Kim se concrétisera. Mais, avant même la tenue d’une éventuelle rencontre, l’équilibre stratégique a déjà changé. En 2018, Washington fixait en grande partie l’agenda diplomatique, et Pékin y réagissait. En 2026, aucun acteur seul ne peut plus prétendre à ce rôle. La péninsule coréenne redevient un terrain central de la compétition stratégique mondiale, et l’enjeu qui se dessine ne porte plus uniquement sur les armes nucléaires nord-coréennes. Il porte sur la question de savoir qui écrira, dans la décennie à venir, les règles de la sécurité en Asie du Nord-Est.


