Trente-cinq minutes à Manille n’auront rien réglé, mais elles auront beaucoup clarifié. Lorsque le secrétaire d’État américain Marco Rubio a rencontré, le 23 juillet, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, en marge du Forum régional de l’ASEAN — l’une des grandes enceintes de sécurité de l’Indo-Pacifique —, les deux hommes n’ont produit ni proposition, ni calendrier, ni avancée. Ce que cette rencontre a en revanche livré, c’est un diagnostic : Washington et Moscou ne partagent plus le moindre point de départ commun pour des négociations sur l’Ukraine, et la formule que le Kremlin porte à chaque cycle de diplomatie depuis 2025 perd, de manière visible, sa prise sur la réalité.
La demi-heure vide de Manille
La presse internationale a convergé vers le même constat : aucune avancée, et peu d’optimisme — le diffuseur allemand ARD décrivant l’atmosphère comme « pas franchement optimiste ». Qualifier cette rencontre d’inutile est exact sur le plan opérationnel. Elle s’est néanmoins révélée utile sur le plan diagnostique, car elle a mis en lumière l’ampleur de l’écart désormais séparant les deux positions.
Lavrov a de nouveau exigé la fin des livraisons d’armes occidentales à l’Ukraine, accusé l’Europe de chercher une « défaite stratégique » de la Russie, et invoqué de prétendus accords conclus entre Donald Trump et Vladimir Poutine lors de leur sommet d’août 2025, à Anchorage, en Alaska. Ce sommet a servi de socle diplomatique à Moscou, censé constituer le point de départ, aux conditions russes, de toute conversation ultérieure. Rubio en a rejeté le postulat : Anchorage, a-t-il rappelé, avait produit des propositions — mais aucun accord, aucun document conjoint n’ayant jamais été publié.
Plus significatif encore, Rubio a déclaré que les propositions précédentes étaient déjà inacceptables pour l’Ukraine au moment de leur présentation, et qu’elles étaient probablement « encore moins acceptables » aujourd’hui. La paix, a-t-il conclu, exigerait « de nouvelles suggestions et de nouvelles idées ». Moscou a présenté une position qui exigerait de la diplomatie qu’elle valide ses objectifs de guerre. Washington a répondu que l’ancienne formule ne fonctionnait plus.
Kyiv choisit la pression
La transition militaire de l’Ukraine renforce ce message. Par des décrets publiés le 22 juillet, le président Volodymyr Zelensky a nommé le général de division Mykhaïlo Drapaty commandant en chef des forces armées, tandis que le général de division Ihor Skybiouk devenait chef d’état-major général. Ce remaniement fait suite à plusieurs jours de manifestations internes et de tensions autour de la réforme militaire. Drapaty a indiqué avoir reçu pour instruction de poursuivre et d’intensifier les opérations offensives, de planifier de nouvelles actions à l’arrière du front russe, et d’accélérer la modernisation technologique de l’armée.
Ce mandat traduit une continuité, voire une possible intensification, d’une campagne déjà en cours. Les drones et missiles ukrainiens ont frappé raffineries, usines militaires, aérodromes et infrastructures logistiques à travers la Russie, provoquant des pénuries de carburant et perturbant les routes d’approvisionnement, selon des informations de l’Associated Press. Zelensky a affirmé que ces frappes avaient contraint Moscou à redéployer ses systèmes de défense antiaérienne — une affirmation que l’AP n’a pu vérifier de manière indépendante. Rubio lui-même a reconnu que la Russie faisait désormais face, sur son propre territoire, à des frappes en profondeur d’une ampleur qu’elle ne connaissait pas encore fin 2025.
Ces opérations ne peuvent, à elles seules, trancher l’issue de la guerre. Elles peuvent en revanche modifier les hypothèses qui sous-tendent la diplomatie. La profondeur militaire de la Russie, sa capacité industrielle et son économie civile ne sont plus à l’abri des conséquences de la décision de Poutine de poursuivre les combats.
L’Occident reconstitue son levier
L’Europe a apporté le volet économique le même jour. Les 27 gouvernements de l’UE ont approuvé le 21e paquet de sanctions, visant le système bancaire russe, les revenus tirés de l’énergie, l’industrie militaire, les réseaux de contournement des sanctions et la flotte fantôme — ce réseau de pétroliers que Moscou utilise pour faire circuler son pétrole en dépit des restrictions occidentales. Ce paquet suspend également l’ajustement automatique du plafond sur le prix du pétrole jusqu’au 15 juillet 2027, empêchant une hausse qui aurait bénéficié à Moscou.
Cette unité a été obtenue au prix d’un compromis. La Grèce a obtenu une exemption d’un an, renouvelable automatiquement, lui permettant de poursuivre le transport de gaz naturel liquéfié russe dans le cadre de contrats signés avant l’invasion à grande échelle de février 2022. Les restrictions de visas envisagées à l’encontre des combattants russes ont, elles, été ramenées à un simple cadre juridique nécessitant une décision ultérieure avant d’entrer en vigueur. Ce paquet démontre donc davantage une cohésion politique qu’une détermination économique maximale.
Un instrument parallèle progresse à Washington. Le Lindsey O. Graham Sanctioning Russia Act de 2026 — nommé d’après le sénateur qui en avait porté le projet jusqu’à son décès soudain, le 11 juillet — a rassemblé plus de 60 coparrains au Sénat, un nombre suffisant, en principe, pour surmonter une obstruction parlementaire. Ce texte sanctionnerait de hauts responsables russes, des institutions financières ainsi que la flotte fantôme, tout en imposant des droits de douane pouvant atteindre 100 % aux cinq plus grands acheteurs de pétrole et de gaz russes. L’administration a donné son feu vert au texte révisé, et Axios a rapporté que Trump avait exigé l’inclusion de dispositions relatives à l’Iran, estimant qu’il existait de « bonnes chances » que le texte progresse, les sénateurs se préparant à un vote possible dès la semaine prochaine. Cette législation constitue donc un levier potentiel, encore en attente d’application — mais son ampleur bipartisane contredit l’hypothèse de Moscou selon laquelle le temps finirait progressivement par détacher Washington de Kyiv.
Une paix plus difficile, pas plus proche
Rien de tout cela ne prouve que Trump serait devenu inconditionnellement pro-ukrainien. Sa politique demeure transactionnelle et réversible, l’attention américaine s’est déplacée à plusieurs reprises vers l’Iran, et les émissaires de la Maison-Blanche, Steve Witkoff et Jared Kushner, ne se sont pas rendus à Kyiv. Leur appel du 22 juillet avec Zelensky a maintenu le canal ouvert, sans pour autant déboucher sur un nouveau cycle de négociations.
Le changement observable est plus étroit, mais plus important. Washington ne semble plus disposé à considérer l’interprétation moscovite du sommet d’Anchorage comme le fondement de la paix. Trump a salué les performances militaires de l’Ukraine, autorisé la poursuite des transferts d’armes financés par des partenaires de l’OTAN, accepté une avancée sur les sanctions au Congrès, et annoncé que les États-Unis accorderaient à l’Ukraine une licence pour fabriquer des intercepteurs Patriot, bien que les modalités de mise en œuvre restent encore à préciser. La remarque de Rubio sur les « nouvelles idées » reconnaît que la diplomatie doit désormais s’adapter à un équilibre militaire et politique transformé.
Il ne faut pas surestimer l’unité occidentale, l’Europe ayant dilué ses sanctions et le texte américain restant, à ce stade, non signé. La paix pourrait même s’éloigner davantage : Zelensky a averti que la Russie pourrait opter pour une nouvelle mobilisation et une nouvelle escalade avant l’hiver. Mais tout règlement futur semble désormais moins susceptible de suivre la séquence privilégiée par Moscou — désarmement occidental de l’Ukraine, suivi d’une capitulation territoriale. La rencontre de Manille a échoué parce que Lavrov y a ramené les mêmes exigences qu’auparavant. Sa véritable portée tient au fait que Rubio en a rejeté le postulat de fond. La formule de paix de Moscou n’a pas produit la paix — et le terrain diplomatique sur lequel elle reposait se dérobe, discrètement, sous ses pieds.


