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ANALYSE

La Russie construit son influence en vue du scrutin malgache de 2027

July 25, 2026
12 Min Read
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Le président malgache Michaël Randrianirina et son épouse, lors d'une cérémonie au Tombeau du Soldat inconnu, au pied du mur du Kremlin, à Moscou, le 19 février 2026. Source : Hector Retamal / REUTERS
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Madagascar se situe près de l’entrée nord du canal du Mozambique, sur la route maritime reliant l’Afrique australe au Golfe et à l’Asie, à proximité de certaines des plus vastes réserves de gaz encore inexploitées du continent. Cette position en a fait un enjeu discret dans une compétition que la plupart des analyses présentent encore comme spécifique au Sahel. La prise de pouvoir du colonel Michaël Randrianirina, en octobre 2025, ouvre le dernier chapitre en date, mais l’ingérence russe à Madagascar ne date pas de ce coup d’État — des agents manipulaient déjà la vie politique malgache dès l’élection de 2018. Ce qui s’est accéléré après 2022, c’est l’ampleur de cette ingérence, à mesure que Moscou, isolée des marchés occidentaux et engagée dans une guerre en Ukraine, a redirigé des ressources considérables vers l’Afrique, conçue comme un second front dans sa confrontation avec l’Occident. La transition malgache a simplement donné à cette stratégie plus ancienne une échéance précise vers laquelle travailler : le référendum constitutionnel et l’élection présidentielle prévus pour 2027.

Contents
  • La sécurité avant le scrutin — et qui en tient la plume
  • L’arbitre, les ondes et le parti apparu de nulle part
  • Le carburant, le canal, et le rival que personne ne nomme

La sécurité avant le scrutin — et qui en tient la plume

La relation militaire avec Moscou repose sur un accord de coopération de 2018 et sur un accord technico-militaire de cinq ans, renouvelable automatiquement, en vigueur depuis mars 2022 — une relation qui s’est nettement accélérée après le coup d’État. La présidence malgache a annoncé en janvier que des instructeurs russes formaient du personnel issu de plusieurs bataillons à l’utilisation de nouveaux fusils d’assaut, d’armes de précision et de drones, la presse locale situant l’une de ces sessions au 1er bataillon parachutiste d’Ivato, et précisant que le personnel chargé de la sécurité présidentielle figurait parmi les premiers stagiaires formés. Dès avril, L’Express de Madagascar avait documenté une troisième livraison post-coup — armes, munitions, uniformes et deux véhicules blindés chenillés —, remise à Ivato en présence de Randrianirina ; Le Monde a par la suite rapporté qu’environ 100 membres du personnel russe assuraient désormais la protection du dirigeant de transition et formaient les forces malgaches.

L’identité des hommes ayant livré cette première cargaison transforme un programme bilatéral de formation en signal d’alerte. Une délégation venue en décembre a été reliée, par des enquêtes indépendantes, au lieutenant-général Andreï Averianov, de la Direction du renseignement militaire russe (GRU), et la délégation qui a accompagné la rencontre de Randrianirina avec le président russe Vladimir Poutine, en février, comprenait le ministre de la Défense, le chef de la coopération technico-militaire et le directeur du GRU. Averianov a commandé l’unité 29155 du GRU, à laquelle des gouvernements occidentaux attribuent l’empoisonnement au Novichok de Sergueï Skripal en 2018, et fait l’objet de sanctions britanniques et européennes. La désignation de l’UE précise qu’il a été chargé des opérations militaires russes en Afrique, y compris du déploiement de l’Africa Corps, la structure qui a repris le rôle continental du groupe Wagner. Dans plusieurs pays, le coup d’État est intervenu avant le déploiement russe, et non l’inverse — il convient donc de ne pas exagérer ce lien de causalité —, mais un officier de renseignement sous sanctions, doté d’un tel passé, ne se retrouve pas par hasard dans une capitale en transition.

L’arbitre, les ondes et le parti apparu de nulle part

L’autorité électorale malgache prévoit un référendum constitutionnel en juin 2027 et un scrutin présidentiel en octobre, et les rouages mêmes de ce vote constituent déjà une arène d’accès étranger. Le président de la CENI, Thierry Rakotonarivo, a rencontré en avril à Moscou la présidente de la Commission électorale russe, Ella Pamfilova, où la Russie a préparé un mémorandum de coopération proposant une assistance financière, matérielle et technique. Il convient de s’arrêter un instant sur la nature d’une telle assistance : Pamfilova supervise des élections que la Russie elle-même maintient fermées à tout contrôle extérieur, ayant refusé d’inviter des observateurs de l’OSCE tant lors du scrutin législatif de 2021 que lors de l’élection présidentielle de 2024 — la première fois en trois décennies que l’organisation en était totalement exclue — ce qui laisse ouverte la question de la nature réelle de l’expertise proposée. Rakotonarivo a insisté sur le fait que rien n’avait encore été signé et que toute assistance menaçant l’intégrité électorale serait rejetée. Cette réserve est sincère — tout comme l’est le schéma qui la sous-tend. Une enquête du New York Times menée en 2019 a documenté comment des agents liés à Wagner avaient financé des candidats, engagé des journalistes et manipulé l’élection de 2018, avant de finalement soutenir Andry Rajoelina. Moscou semble aujourd’hui répartir ses paris entre plusieurs vecteurs à la fois : Randrianirina bénéficie du soutien sécuritaire russe, le président de l’Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko, est un interlocuteur de longue date de Moscou, et un nouveau parti pro-russe a émergé d’une association d’amitié prônant un rapprochement avec la Russie et les BRICS. Aucun candidat définitif n’a émergé. La méthode dépasse le simple choix d’un favori : il s’agit de cultiver plusieurs vecteurs à la fois et de sécuriser un accès direct à l’arbitre lui-même.

Cette même patience se retrouve dans les institutions informationnelles et culturelles de Madagascar. En juillet, la télévision publique TVM a lancé une émission hebdomadaire consacrée aux relations bilatérales, incluant des cours de langue russe dispensés par une spécialiste venue de Saint-Pétersbourg. L’université d’Antananarivo a accueilli des activités liées à la langue russe, l’Exarchat africain de l’Église orthodoxe russe a obtenu son enregistrement légal en avril, et Le Monde a documenté la présence de panneaux publicitaires financés par la Russie, un recrutement d’influenceurs et des formations au journalisme prévues. Chaque élément, pris isolément, reste mineur. Répartis entre l’armée, les ondes, l’université et l’Église, ils contribuent à normaliser la présence russe bien avant que le moindre citoyen malgache ne se rende aux urnes.

Le carburant, le canal, et le rival que personne ne nomme

Le dossier commercial est plus mince que le dossier militaire, mais il comporte des enjeux plus aigus pour la région, car le poids de Madagascar tient moins à ses propres ressources qu’à son voisinage. Une chambre de commerce russo-malgache a ouvert ses portes en mars, au sein même de l’ambassade de Russie, et le Parlement a approuvé, le 1er juillet, la création d’un importateur pétrolier public, après que des responsables eurent évoqué une participation russe dans les infrastructures de stockage de carburant. Bloomberg a rapporté que l’association pétrolière en place craint que cette réforme n’ouvre la porte à du carburant russe, exposant opérateurs, compagnies aériennes et sociétés minières à un risque de sanctions. Selon les lignes directrices britanniques en matière de sanctions, un simple mélange ne suffit pas à effacer l’origine russe d’un produit — seule une transformation substantielle le permet — de sorte que tout opérateur s’approvisionnant en carburant via une plateforme malgache devrait considérer la provenance comme une question active, et non comme un acquis. Rien n’indique aujourd’hui que des cargaisons russes y seraient réétiquetées ; ce qui se met en place, c’est une infrastructure susceptible, plus tard, de faciliter précisément ce type d’opération.

L’enjeu le plus important se situe de l’autre côté du canal. La française TotalEnergies relance son projet de gaz naturel liquéfié de 20 milliards de dollars à Afungi, dans la province de Cabo Delgado, au Mozambique — l’un des plus importants investissements énergétiques du continent. Madagascar borde le canal du Mozambique, tandis qu’Antsiranana se situe près de son entrée nord. La France a proposé de soutenir la modernisation d’Antsiranana, l’ancien port militaire de Diego-Suarez, tandis qu’une délégation russe combinée a inspecté la même installation en avril. La tentation est de qualifier cela de manœuvre de contrôle d’un point de passage stratégique — et il vaut la peine de préciser pourquoi ce n’est pas tout à fait le cas : le canal mesure environ 400 kilomètres de large à son point le plus étroit, et les méthaniers quittant Afungi disposent de plusieurs routes viables, certaines évitant entièrement les eaux malgaches. Une base à Antsiranana ne permettrait pas à la Russie de couper les exportations gazières mozambicaines. Elle offrirait en revanche une surveillance persistante d’un couloir d’approche très fréquenté, ainsi qu’un rayon d’action étendu pour le ravitaillement et la réparation des navires dans l’ouest de l’océan Indien — une présence et un levier d’influence, non un interrupteur de blocus, distinction qu’il convient de garder à l’esprit, car c’est toujours l’hypothèse la moins spectaculaire qui résiste à l’épreuve de la carte. La doctrine maritime russe de 2022 appelle explicitement à l’établissement de points d’appui naval dans l’océan Indien, construits sur les propres infrastructures des États de la région. Aucun bail ni accord de stationnement n’existe à ce jour, mais le schéma fait écho, en version ralentie, à celui observé au Mali : un intérêt russe documenté pour un port stratégique, qui se manifeste précisément au moment où les eaux qui l’entourent prennent une valeur croissante pour tout le monde.

Madagascar n’a choisi aucun camp. Son gouvernement insiste sur le fait qu’aucun de ces arrangements n’est définitif — et, sur le papier, c’est exact. Il est également vrai qu’un dirigeant de transition protégé, du personnel de sécurité présidentielle formé par des instructeurs russes, une case hebdomadaire sur la télévision publique, un canal ouvert vers l’autorité électorale, et un intérêt russe documenté pour un port stratégique n’ont pas besoin d’un traité pour peser. Ils n’exigent que de la patience — et Moscou, qui garde un œil sur un calendrier s’achevant en 2027, en a manifestement à revendre.

TAGGED:AfricaCorpsÉlectionsFranceIngérenceÉtrangèreMadagascarMozambiqueOcéanIndienRussieSécuritéÉnergétique
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