La Suède crée un service civil indépendant de renseignement extérieur. Le Japon met en place un bureau central du renseignement et propose sa première agence autonome de renseignement extérieur depuis l’après-guerre. L’Allemagne débat de nouveaux pouvoirs qui pourraient faire passer son service de renseignement extérieur de la simple collecte d’informations au sabotage, à la perturbation cybernétique et, uniquement dans le cadre d’un état de défense constitutionnellement déclaré, à des mesures cinétiques.
Il ne s’agit pas là de réformes bureaucratiques isolées. Elles constituent, dans leur ensemble, un véritable réarmement du renseignement : les gouvernements traitent désormais l’information stratégique, la collecte clandestine et la perturbation opérationnelle comme des capacités relevant de la souveraineté, au même titre que les forces armées, la production d’armement et la défense civile.
La faille politique du renseignement
La réforme suédoise met en lumière le problème central. Le pays disposait déjà d’importantes capacités de renseignement extérieur, à travers l’organisation militaire Must, l’agence de renseignement électromagnétique FRA et le bureau de collecte clandestine KSI. Ce qui manquait, c’était un service civil distinct, centré sur les besoins politiques et stratégiques du gouvernement.
Le gouvernement a soumis un projet de loi permettant à l’Utrikes underrättelsetjänst suédois, ou UND, d’entrer en fonction le 1er janvier 2027 (détails dans l’annonce législative du gouvernement). Ce modèle est issu d’un examen commandé par le gouvernement et dirigé par l’ancien Premier ministre Carl Bildt, dont la commission a proposé de transférer la capacité de collecte spéciale du KSI vers la nouvelle agence civile, tout en maintenant un service de renseignement militaire distinct.
Bildt a directement relié cette réforme à l’échec de la Suède avant l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Le système existant était, selon lui, « très bon pour suivre les développements militaires sur le terrain », a-t-il déclaré à The Economist, mais plus faible dans l’interprétation de la politique russe. Le rapport officiel de la commission est plus précis : il conclut que les évaluations militaires du Must étaient solides, mais que son appréciation des motivations politiques de la Russie relevait d’une « erreur systémique », précisant que cette évaluation n’avait changé que peu de temps avant l’invasion. La Suède avait accordé un poids excessif aux coûts militaires et politiques que Moscou allait devoir supporter, tout en sous-estimant les objectifs politiques susceptibles d’amener Poutine à accepter ces coûts.
La France a connu un échec d’alerte similaire : elle disposait des mêmes indicateurs militaires, mais estimait qu’une invasion imposerait des coûts prohibitifs et que Moscou disposait d’autres options en deçà d’une invasion. Son chef du renseignement, le général Éric Vidaud, avait été démis de ses fonctions quelques semaines après l’invasion, dans un contexte de critiques visant la performance d’alerte du service — bien que des inquiétudes plus larges concernant son propre commandement aient également joué un rôle.
Le mandat élargi de l’Allemagne
L’Allemagne incarne l’élément le plus opérationnel de cette tendance — bien que sa réforme ne soit pas encore entrée en vigueur. Un projet de texte ministériel, soumis en juillet à la consultation gouvernementale, permettrait au BND de mener des actions élargies contre des puissances hostiles. Les cibles potentielles pourraient inclure l’espace informationnel, les réseaux d’approvisionnement, la production d’armement et les structures économiques étatiques ; le recours à des moyens cinétiques ne serait autorisé qu’en cas de déclaration constitutionnelle de l’état de défense, ou Verteidigungsfall.
Cette proposition créerait, pour le renseignement allemand, une catégorie qualitativement nouvelle de pouvoirs d’intervention. Elle mettra également à l’épreuve la capacité des législateurs à préserver la séparation, héritée de l’après-guerre, entre renseignement et pouvoirs coercitifs de police, alors que la frontière entre observation et perturbation devient de plus en plus ténue.
Les choix de personnel opérés par l’Allemagne renforcent cette évolution. Martin Jäger, devenu président du BND en septembre 2025, a auparavant été ambassadeur d’Allemagne en Afghanistan, en Irak et, plus récemment, dans l’Ukraine en guerre. Le gouvernement allemand a invoqué cette expérience des situations de crise lors de l’annonce de sa nomination.
L’autonomie dans une alliance incertaine
Le Japon s’attaque à une faiblesse d’une autre nature : la fragmentation de l’information et une capacité de collecte autonome limitée à l’étranger. Tokyo collecte déjà du renseignement extérieur par des canaux diplomatiques, militaires et autres, mais lancera, le 31 juillet, un Bureau national du renseignement d’environ 700 agents, créé par la restructuration de l’actuel Bureau du renseignement et de la recherche du Cabinet, centralisant le renseignement à l’échelle du gouvernement et appuyant un nouveau conseil présidé par le Premier ministre. Le projet d’une agence autonome de renseignement extérieur d’après-guerre, destinée à développer une capacité clandestine de renseignement humain à l’étranger, demeure en discussion, la coalition au pouvoir souhaitant sa création d’ici la fin de l’exercice budgétaire 2027. Le Parti libéral-démocrate au pouvoir a également proposé des sanctions pénales contre les ingérences étrangères clandestines, un système d’enregistrement des agents étrangers ainsi qu’un élargissement des pouvoirs de collecte.
Le Royal United Services Institute (RUSI), basé à Londres, a estimé que cette réforme traduit une orientation plus large vers l’autonomie stratégique, diversifiant les partenariats de renseignement de Tokyo et réduisant sa dépendance à l’alliance nippo-américaine pour les décisions de sécurité majeures — une réponse conjointe à la Chine, à la Corée du Nord et à la Russie, ainsi qu’aux ingérences étrangères et à une incertitude croissante quant à la fiabilité du soutien américain.
Bildt a fait valoir qu’un dispositif de renseignement électromagnétique de type Five Eyes repose sur une « confiance très profonde », difficilement reproductible à travers une nouvelle structure multilatérale. The Economist a estimé qu’une mise en commun analytique informelle entre partenaires européens, ainsi qu’un recours accru au renseignement en sources ouvertes, constituaient des évolutions plus plausibles à court terme pour le nouveau service suédois.
La Turquie illustre une autre facette de cette tendance. Hakan Fidan est devenu ministre des Affaires étrangères en 2023, après avoir dirigé l’Organisation nationale du renseignement pendant 13 ans — une nomination qui illustre la fusion du renseignement et de la diplomatie au sein d’une même carrière individuelle, une fusion susceptible d’accélérer la prise de décision, mais qui concentre également information secrète et autorité politique d’une manière propice à un pouvoir échappant à tout contrôle.
Les mécanismes de contrepoids peuvent ralentir les opérations de renseignement. Mais la rapidité sans contrôle effectif peut permettre la surveillance politique, des actions clandestines illégales, ainsi que des évaluations façonnées pour satisfaire les décideurs. La réponse démocratique consiste en une autorisation plus rapide, encadrée par un droit établi, associée à un contrôle indépendant — non en la suppression de toute supervision.
Ces États n’adoptent pas un modèle unique de renseignement. La Suède bâtit un pluralisme analytique et renforce son renseignement politique extérieur ; le Japon centralise la direction du renseignement tout en proposant un élargissement de ses capacités de contre-espionnage et de collecte clandestine ; l’Allemagne examine des pouvoirs permettant de perturber des menaces une fois identifiées. Leur dénominateur commun n’est pas la préparation face à un adversaire unique, mais la recherche d’un avantage décisionnel souverain, dans un environnement marqué par la compétition interétatique, les opérations hybrides et une confiance moins assurée dans le soutien des alliés.


