Le déploiement par la Russie de la frégate Amiral Kasatonov, dotée d’armements hypersoniques, en mer Baltique près de Fehmarn, en Allemagne, n’est pas une provocation isolée, mais la dernière illustration en date d’une tendance observée par les analystes depuis mi-2025 : le passage de la marine russe de gestes de dissuasion occasionnels à une pratique désormais habituelle consistant à escorter sa « flotte fantôme », qui échappe aux sanctions, à travers des eaux européennes disputées. La frégate, suivie transpondeur éteint, a fait suite au déploiement dans les mêmes eaux du destroyer Amiral Levchenko fin juillet, selon The Telegraph.
Cette pratique ne date pas de ce mois-ci. Des navires de guerre russes ont escorté les pétroliers sous sanctions Selva et Sierra à travers la Manche via la corvette Boïki en juin 2025, et la frégate Neustrachimy maintient depuis mi-juillet 2026 une présence au large des côtes britanniques pour escorter des pétroliers, selon Army Recognition.
L’Atlantic Council a estimé en avril 2026 que des navires de guerre russes avaient « commencé à escorter régulièrement des navires de la flotte fantôme à travers la mer Baltique et la Manche », décrivant un basculement délibéré vers une protection militarisée des routes empruntées par les pétroliers, plutôt que de simples démonstrations de force sporadiques, selon l’Atlantic Council.
Le président Vladimir Poutine a menacé de représailles les navires britanniques et européens qui saisiraient des pétroliers de la flotte fantôme, qualifiant ces interceptions de « piraterie », tandis que le vice-président du Conseil de sécurité, Dmitri Medvedev, a revendiqué le droit de la Russie d’attaquer des navires marchands d’« États ennemis » dans n’importe quelles eaux, selon The Telegraph.
Au-delà de la rhétorique, la Russie s’est employée à mettre sa flotte à l’abri sur le plan financier : d’ici février 2026, environ un pétrolier sur trois traversant la Baltique était assuré par des compagnies d’assurance russes ou liées à la Russie, elles-mêmes sous sanctions, réduisant d’autant la brèche que les sanctions de plafonnement des prix visaient à exploiter, selon des données de Lloyd’s List citées par l’Atlantic Council.
Ces escortes navales font grimper le coût opérationnel et le risque juridique des opérations d’arraisonnement occidentales, une dynamique déjà observée en juin, lorsque le Royaume-Uni avait saisi dans la Manche le pétrolier Smyrtos, transportant environ 101 400 tonnes de brut russe, selon USNI News.
Cette escalade doit être lue comme une pression de zone grise, et non comme le prélude à une guerre territoriale. Des responsables américains et de l’Otan affirment que les évaluations de renseignement actuelles portent surtout sur des options sous le seuil de déclenchement — cyberattaques ou incursion de faible ampleur destinée à tester la résolution de l’Alliance — sans nécessairement franchir le seuil qui déclencherait l’article 5, selon CNN. Les traversées effectuées furtivement, les coupures de transpondeur et le positionnement de plateformes de missiles près de Fehmarn relèvent de cette même catégorie sous le seuil critique : une pression visible et délibérément ambiguë, plutôt que la préparation avérée d’un conflit direct.
Le coût financier s’étend déjà au-delà des routes maritimes. La Lettonie a demandé environ 7 milliards d’euros de financement européen pour compenser ses dépenses de défense et le coût de la rupture de ses liens avec Moscou, son Premier ministre Andris Kulbergs ayant averti que son pays approchait de sa limite budgétaire tout en « payant pour la défense de l’Europe entière », selon The Telegraph.
Ni Berlin ni Moscou n’ont commenté ces derniers déploiements. La question de savoir si les États occidentaux vont intensifier les interceptions de la flotte fantôme malgré le risque lié aux escortes, et si le contournement des sanctions par la Russie via l’assurance résistera à une pression accrue, constituent les indicateurs les plus clairs de l’évolution de ce bras de fer — dont la trajectoire va, pour l’heure, à l’écart d’une confrontation directe avec l’Otan, et non vers elle.


