La diplomatie est de retour dans le Golfe. La violence, elle, ne l’a pas quitté. Alors que négociateurs américains et iraniens discutent d’une réouverture du détroit d’Ormuz, après des mois de guerre, des groupes armés soutenus par l’Iran continuent d’attaquer le transport maritime commercial à des centaines de kilomètres de là, en mer Rouge. Ce contraste met en lumière une caractéristique de plus en plus déterminante de la sécurité au Moyen-Orient : même lorsque les gouvernements cherchent la désescalade, les mouvements armés qu’ils ont mis des décennies à cultiver ne les suivent pas nécessairement.
Cette contradiction s’est de nouveau manifestée cette semaine. Alors que le président Donald Trump a déclaré à Fox News que Washington et Téhéran avaient tenu de « très bonnes discussions » lors d’une séance de négociation d’une journée entière, visant à rouvrir le détroit d’Ormuz et à mettre fin à cinq mois de conflit, le mouvement houthi du Yémen a affirmé avoir frappé le pétrolier saoudien Wafa à l’aide de missiles balistiques, près de Yanbu. La veille, le cargo indien MSV Faize Noore Oliya avait chaviré après avoir été touché par un projectile en mer Rouge. Le gouvernement yéménite, reconnu internationalement, en a imputé la responsabilité aux Houthis, bien que le groupe n’ait pas revendiqué cette attaque. Pris ensemble, ces incidents illustrent un paradoxe croissant : la diplomatie entre États peut progresser, tandis que la violence liée à leurs partenaires régionaux se poursuit, en grande partie ininterrompue.
Cette apparente dissociation ne relève pas d’une simple coïncidence. Elle reflète un changement structurel dans le fonctionnement même des guerres par procuration. Pendant des décennies, la sécurité régionale s’est comprise avant tout à travers l’action des États. L’Iran armait, finançait et formait des organisations alliées afin de projeter son influence tout en réduisant les risques d’une confrontation directe, et l’on s’attendait largement à ce qu’une amélioration des relations avec Téhéran réduise la violence à travers l’ensemble du réseau qu’il soutenait. Ce postulat devient de moins en moins fiable, car nombre de ces organisations ont évolué vers des acteurs politiques et militaires puissants, dotés de leurs propres bases, de leurs propres intérêts institutionnels et de leurs propres calculs stratégiques. Même lorsque leurs parrains recherchent la désescalade, les mouvements qu’ils ont contribué à bâtir peuvent avoir de solides raisons de ne pas les suivre.
Les conséquences dépassent largement les dernières attaques en mer Rouge. Les accords conclus entre gouvernements peuvent réduire la probabilité d’un conflit interétatique direct, mais ils ne se traduisent plus automatiquement par une stabilité sur le terrain, dès lors que des organisations armées ont développé une résilience politique, financière et militaire suffisante pour poursuivre leurs propres objectifs. Cet écart sépare de plus en plus l’optimisme entourant les négociations menées à Mascate des réalités qui se jouent en mer.
D’instruments à acteurs stratégiques
Le prétendu « Axe de la résistance » iranien — un réseau informel de groupes armés alignés sur Téhéran au Liban, en Irak, en Syrie et au Yémen — n’a jamais fonctionné comme une alliance militaire unifiée, placée sous un commandement centralisé. Il se comprend mieux comme un ensemble d’organisations dont les relations avec l’Iran diffèrent en profondeur, en degré de dépendance et en finalité. Certaines demeurent fortement tributaires du financement, des armements et de l’orientation politique iraniens, tandis que d’autres ont, au fil des années, bâti des institutions nationales, une légitimité locale et une capacité militaro-industrielle propre.
Les Houthis illustrent particulièrement bien cette évolution. Ce qui n’était, au départ, qu’une insurrection locale dans le nord du Yémen est devenu l’autorité gouvernante de facto sur une grande partie du nord du pays, dotée de systèmes fiscaux, d’institutions sécuritaires, et d’une production nationale de missiles et de drones. Des observateurs des sanctions de l’ONU et des analystes de la sécurité maritime ont documenté comment le mouvement se finance de plus en plus par la fiscalité, l’activité commerciale et des redevances liées au territoire qu’il contrôle. Ces flux de revenus semblent avoir élargi l’assise financière du groupe, réduisant — sans toutefois l’éliminer — sa dépendance envers le soutien iranien, tout en lui permettant de soutenir des capacités militaires de plus en plus sophistiquées.
La seule capacité militaire, toutefois, ne suffit pas à rendre un allié par procuration autonome. Ce qui transforme cette relation, c’est l’accumulation progressive d’une légitimité politique nationale, de revenus indépendants, d’institutions bureaucratiques et d’années d’expérience du combat. Ensemble, ces atouts réduisent le levier d’un commanditaire, même lorsque l’alignement stratégique demeure intact.
Cette transformation signifie que les opérations houthies servent désormais simultanément plusieurs objectifs. Leur campagne contre le transport maritime saoudien renforce à la fois la posture régionale plus large de l’Iran, tout en consolidant la légitimité intérieure du mouvement, démontrant sa pertinence militaire et accroissant son influence au sein même du conflit yéménite. Ces incitations ne disparaissent pas simplement parce que Washington et Téhéran reprennent les négociations.
Le même schéma, quoique avec d’importantes différences, s’observe ailleurs. Le Hezbollah est passé d’une milice soutenue par l’Iran à la force militaire dominante du Liban, et à l’un de ses acteurs politiques les plus influents. De nombreuses milices irakiennes, nées durant la guerre contre Daech, ont développé leurs propres structures de commandement, intérêts économiques et relations avec Bagdad, s’écartant parfois des préférences de Téhéran. Aucune de ces organisations n’a rompu ses liens avec l’Iran, mais toutes sont devenues de plus en plus capables de prendre des décisions fondées sur des réalités politiques locales, autant que sur une stratégie régionale.
Le problème principal-agent
Les politologues décrivent depuis longtemps cette évolution à travers le prisme du problème principal-agent. Un État commanditaire délègue des missions militaires à un groupe armé, en échange de financements, d’armements, de formation et d’un soutien politique. Aux premiers stades de cette relation, le commanditaire dispose généralement d’un levier important, car il contrôle les ressources nécessaires à la survie du groupe.
Avec le temps, les alliés par procuration qui réussissent deviennent souvent moins dépendants. Ils recrutent localement, établissent des institutions politiques, génèrent leurs propres revenus, développent des capacités militaires nationales et gagnent en légitimité au fil des années de conflit. À mesure que ces fondations nationales se renforcent, les commanditaires conservent une influence, mais perdent progressivement la capacité à façonner chaque décision opérationnelle.
L’histoire suggère que cette trajectoire est courante, et non exceptionnelle. Le rôle politique croissant du Hezbollah, après le retrait israélien du sud du Liban en 2000, lui a conféré des priorités de plus en plus ancrées dans la politique libanaise, tout autant que dans la confrontation régionale avec Israël. Les Forces de mobilisation populaire irakiennes se sont muées de formations de guerre en acteurs politiques et sécuritaires permanents, après la défaite territoriale de Daech. Les Houthis ont suivi une trajectoire similaire durant la guerre civile yéménite, passant d’une insurrection locale à une administration gouvernant des millions de personnes. Dans chaque cas, le soutien iranien est demeuré important, mais les intérêts locaux ont pris une importance croissante.
Cette évolution crée un dilemme persistant pour les États commanditaires. Chercher à resserrer le contrôle risque d’affaiblir un partenaire précieux, ou de provoquer des divisions internes. Accorder, à l’inverse, une plus grande autonomie augmente la probabilité que des décisions locales viennent compliquer des objectifs diplomatiques plus larges.
Certains analystes estiment que l’Iran a de plus en plus accepté ce modèle plus souple de gestion de ses alliés par procuration, privilégiant l’alignement stratégique au contrôle opérationnel quotidien. D’autres mettent en garde contre le fait que ce qui ressemble à une autonomie accrue pourrait simplement refléter les réalités pratiques de la gestion de partenaires opérant dans des environnements politiques radicalement différents. Distinguer une décentralisation délibérée d’une nécessité opérationnelle demeure difficile, Téhéran reconnaissant rarement publiquement l’étendue de ses relations.
Le résultat n’est pas une perte totale d’influence iranienne. Téhéran continue de fournir technologie militaire, soutien idéologique et coordination stratégique à l’ensemble de ce réseau. Mais l’influence ne doit pas être confondue avec le commandement. Dans les guerres par procuration contemporaines, l’alignement stratégique se substitue de plus en plus au contrôle opérationnel direct.
Une diplomatie sans paix
Cette distinction contribue à expliquer pourquoi la reprise de la diplomatie américano-iranienne et la poursuite des attaques houthies ne sont pas mutuellement exclusives.
Les négociations actuelles trouvent leur origine dans le conflit qui a éclaté fin février, lorsque des frappes américaines et israéliennes contre des cibles iraniennes ont déclenché une confrontation de cinq mois, perturbant le trafic maritime à travers le détroit d’Ormuz. Bien que les parties se soient par la suite entendues sur un cadre intérimaire de négociation, sa mise en œuvre a vacillé, dans un contexte de tensions renouvelées, avant qu’Oman ne relance ses efforts de médiation pour rouvrir cette voie navigable.
Ces négociations concernent avant tout des enjeux interétatiques : la sécurité maritime, les sanctions, la navigation à travers Ormuz, et la prévention d’une nouvelle confrontation militaire directe entre Washington et Téhéran. Les Houthis, en revanche, opèrent dans un environnement politique et militaire façonné par la guerre civile yéménite non résolue, les rivalités régionales et leurs propres ambitions stratégiques. Même si Téhéran concluait qu’une réduction des tensions avec Washington servait ses intérêts, les Houthis pourraient tout de même estimer qu’une pression continue sur le transport maritime saoudien renforce leur légitimité intérieure, améliore leur position de négociation au sein même du Yémen, ou consolide leur propre statut régional.
Cela suggère que la diplomatie à venir pourrait de plus en plus ressembler à une gestion du conflit, plutôt qu’à sa résolution. Les accords entre gouvernements pourraient réduire le risque de guerre entre États, tout en laissant largement intacte la violence exercée par des acteurs non étatiques.
Un paysage sécuritaire régional en mutation
Le Moyen-Orient n’assiste pas à la fin des guerres par procuration. Il assiste à la maturation d’organisations par procuration, devenues des acteurs politiques et militaires durables, dont les intérêts dépassent de plus en plus ceux des États qui ont contribué à les créer. L’Iran demeure leur parrain extérieur le plus important, mais le parrainage n’est plus aujourd’hui aussi synonyme de commandement qu’il y a une génération.
Ce basculement a des implications profondes pour la sécurité régionale. Pendant une grande partie du XXe siècle, comprendre le Moyen-Orient revenait essentiellement à comprendre les gouvernements. Aujourd’hui, cela exige de plus en plus de comprendre les mouvements armés qui opèrent à leurs côtés — des organisations dotées d’une légitimité politique, d’une capacité militaire et d’une résilience institutionnelle suffisantes pour façonner, à part entière, la stabilité régionale.
La diplomatie à venir pourrait réussir à prévenir des guerres entre États, tout en échouant à prévenir les guerres qui se mènent dans leur ombre. Que les négociations sur le détroit d’Ormuz produisent, en définitive, une stabilité durable dépendra donc non seulement de ce qui sera convenu à Mascate ou à Washington, mais aussi de la question de savoir si les mouvements armés, de plus en plus capables, qui définissent les conflits régionaux d’aujourd’hui, choisiront de suivre la voie tracée par leurs commanditaires — ou continueront de tracer la leur.


