Le président ukrainien Volodymyr Zelensky et le président serbe Aleksandar Vučić tiennent des pourparlers bilatéraux à Belgrade, les 7 et 8 août 2026. Source : bureau du président de l’Ukraine.
La première visite officielle de Volodymyr Zelensky en Serbie, les 7 et 8 août, a ouvert une brèche diplomatique dans l’une des plus anciennes amitiés européennes de la Russie. La Serbie n’a pas rejoint les sanctions occidentales contre Moscou, et le président Aleksandar Vučić n’a fait aucune promesse de coopération militaire avec Kyiv. Il a répété l’argument qu’il utilise depuis des années : Belgrade poursuit une politique « souveraine et indépendante », entre la Russie, l’Ukraine et l’Union européenne.
Rien de tout cela n’a changé. Ce qui a changé, c’est l’image : le président ukrainien en guerre, reçu avec tous les honneurs dans la capitale que Moscou a longtemps considérée comme son partenaire balkanique le plus fiable. Pour Kyiv, ce déplacement constitue un gain diplomatique. Pour Moscou, c’est une discrète perte de prestige. La Serbie apprend à se couvrir, dans la même saison où le Kazakhstan et le Monténégro font de même, et la Russie découvre qu’une guerre qu’elle souhaite définir selon ses propres termes n’est plus lue de cette manière par les pays qui lui sont les plus proches.
Belgrade accueille Zelensky
La Serbie a conservé des relations plus amicales avec la Russie que presque tout autre État européen depuis le début de l’invasion à grande échelle. Elle a refusé les sanctions occidentales, préservé ses liens politiques et culturels avec Moscou, et demeure dépendante du gaz russe pour l’essentiel de ses besoins énergétiques. Reuters a rapporté que Vučić s’efforce de maintenir cette position, tout en préservant les ambitions européennes de la Serbie, et que la Serbie et l’Ukraine avaient évoqué une coopération économique, l’adhésion à l’UE, les infrastructures, l’énergie et la sécurité alimentaire, visant à conclure un accord de libre-échange d’ici la fin de l’année. Vučić a également déclaré que la Serbie continuerait de soutenir l’intégrité territoriale de l’Ukraine, y compris les territoires saisis par la Russie depuis 2014. Cette visite a produit un engagement concret, aux côtés des signaux politiques : Al Jazeera a rapporté que Zelensky avait remercié la Serbie pour son engagement de 2 millions d’euros (2,3 millions de dollars), destiné à soutenir le secteur énergétique ukrainien avant l’hiver, période durant laquelle les frappes russes s’intensifient traditionnellement contre le réseau électrique.
L’AP a rapporté que Vučić avait qualifié l’Ukraine de « nation amie », se disant honoré d’accueillir Zelensky, tout en refusant, une fois de plus, de modifier la position serbe sur les sanctions. La conférence de presse conjointe s’est tenue alors que les frappes russes continuaient de toucher Kyiv, et que l’Ukraine appelait à un soutien accru en matière de défense antiaérienne — un contraste qu’aucun des deux dirigeants n’a directement abordé, mais qui planait néanmoins sur la salle.
Kyiv avait préparé cette relation bien avant l’arrivée des caméras. Le 27 novembre 2025, Zelensky avait nommé Oleksandr Lytvynenko, ancien chef du Service de renseignement extérieur ukrainien et ancien secrétaire du Conseil de sécurité et de défense nationale, ambassadeur en Serbie. Le choix d’un vétéran de la sécurité, plutôt que d’un diplomate de carrière, signalait que Kyiv considérait la Serbie comme un dossier politique et sécuritaire de grande importance, et non comme une simple affectation de routine.
Le Kosovo guide cette politique
Le Kosovo constituait le pivot émotionnel de cette visite. La Serbie considère le Kosovo comme son propre territoire. L’Ukraine ne reconnaît pas l’indépendance du Kosovo, et Zelensky a réaffirmé cette position à Belgrade — une posture qui coûte peu à Kyiv, tout en offrant à Vučić un avantage politique intérieur précieux. Cette logique fonctionne dans les deux sens : l’Ukraine ne peut s’opposer à des modifications unilatérales de frontières dans son propre cas, tout en les avalisant ailleurs ; sa position sur le Kosovo découle donc directement de son combat contre l’annexion russe de la Crimée et d’autres territoires occupés. C’est précisément là que l’Ukraine peut s’adresser à la Serbie dans un langage que Moscou a longtemps cru posséder seule — celui de la souveraineté et de la résistance aux modifications forcées de frontières —, et que Belgrade peut accepter cet argument, sans pour autant souscrire à l’agenda des sanctions de Kyiv.
La question des armements ajoute une dimension plus délicate. Belgrade dément fournir directement des armements à l’Ukraine, et Vučić a précisé que la coopération militaire n’était pas à l’ordre du jour de cette visite. Mais Reuters a rapporté que Moscou avait accusé la Serbie de laisser des munitions de fabrication serbe parvenir en Ukraine, via des intermédiaires en République tchèque, en Pologne et en Bulgarie, et l’AP a rapporté que de telles exportations — principalement des munitions au calibre d’origine soviétique — étaient documentées depuis 2023, alors même que Belgrade continue de démentir tout transfert direct. L’industrie de défense serbe demeure économiquement et politiquement importante, et produit des munitions compatibles avec des systèmes utilisés à la fois par la Russie et l’Ukraine, ce qui permet à Belgrade d’éviter une confrontation ouverte avec Moscou, tandis que sa base industrielle et ses circuits d’exportation occidentaux la relient déjà, en pratique, à l’économie de guerre ukrainienne.
L’énergie fonctionne selon la même logique. La Serbie demeure fortement dépendante du gaz russe, mais la Commission européenne indique que l’interconnexion Bulgarie-Serbie a été construite spécifiquement pour diversifier l’approvisionnement serbe et réduire la dépendance envers Moscou. Chaque route alternative offre à Vučić une marge de manœuvre supplémentaire pour recevoir Zelensky, sans craindre immédiatement le levier russe.
Le Kazakhstan envoie ses propres signaux
La Serbie n’est pas le seul pays à tester, cet été, les limites de sa relation avec Moscou. À Omsk, le 25 juillet, le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev s’est tenu aux côtés de Vladimir Poutine, suggérant qu’il était peut-être temps de geler la guerre et de revenir à la table des négociations. Reuters a rapporté que Tokaïev avait proposé de relancer le cadre « Istanbul 2.0 », avec des garanties de sécurité offertes par les grandes puissances, dont la Russie. Selon le compte rendu officiel du Kazakhstan, repris par l’Astana Times, média proche de l’État, Tokaïev aurait dit à Poutine que « la nature de ce conflit n’est pas pleinement comprise par beaucoup, y compris par nous-mêmes ».
Le Kazakhstan n’a pas rompu avec la Russie. Tokaïev a réaffirmé, lors de cette même rencontre, les liens stratégiques et d’alliance avec Moscou — ce qui explique précisément le poids de son intervention : un pays lié à la Russie par la géographie, l’architecture sécuritaire et le commerce a publiquement appelé à mettre fin à une guerre que le Kremlin continue de présenter comme non négociable, sauf aux conditions ukrainiennes. Ce signal n’était pas seulement rhétorique. L’Administration américaine du commerce international indique qu’Astana a resserré ses contrôles à l’exportation depuis 2023, restreignant les marchandises destinées à la Russie et renforçant la surveillance des expéditions risquant d’être détournées vers des destinations sanctionnées.
Le Monténégro offre un troisième exemple. Le 23 juillet, son gouvernement a adopté un décret alignant sa politique de visas sur celle de l’Union européenne, et, à compter du 1er novembre, les ressortissants de Russie, du Bélarus, de Chine, d’Arabie saoudite et de Turquie devront obtenir un visa pour entrer dans le pays. Le gouvernement a précisé que cette mesure clôturait un critère du chapitre 24 de l’adhésion à l’UE, et soutenait la trajectoire du Monténégro vers l’adhésion.
La Serbie, le Kazakhstan et le Monténégro font face à des pressions différentes, entre le Kosovo, le gaz russe et une frontière commune plus longue qu’aucune autre au monde. Mais les trois pays traduisent le même schéma : l’espace traditionnellement amical de la Russie devient de plus en plus transactionnel, et de moins en moins automatique.
L’Europe continue d’attirer
L’Ukraine ne défend pas seulement du terrain sur le champ de bataille. Elle conteste également les zones grises où la Russie s’est appuyée sur l’histoire, le ressentiment et le levier énergétique pour accomplir le travail qu’assurent habituellement les alliances formelles. La prudence de Vučić ne contredit pas cette lecture ; elle l’explique plutôt. Il souhaite un accès à l’UE sans rupture avec Moscou, et un soutien ukrainien sur le Kosovo, sans alignement sur l’Occident pour le reste. Ce n’est pas là une clarté morale. C’est le calcul d’un dirigeant à la tête d’un petit pays entouré d’États membres de l’UE et de l’OTAN, observé par Moscou, et soumis à la pression de sa propre opinion publique intérieure.
Aucun de ces trois pays n’est devenu l’allié de l’Ukraine, et aucun ne sera confondu avec un tel allié. Mais chacun, à sa manière limitée, a commencé à écouter, à appeler au dialogue, ou à s’aligner sur des règles qui le tirent discrètement vers l’ouest. Pour un pays qui se bat encore pour son territoire, ce n’est pas une victoire. C’est le bruit des anciennes certitudes qui perdent prise, une poignée de main à la fois.


