La Turquie envisagerait de devenir membre à part entière de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), dirigée par la Chine et la Russie, a déclaré mercredi le président Recep Tayyip Erdogan, ouvrant la perspective qu’un membre de l’OTAN rejoigne une organisation de sécurité eurasienne comprenant également l’Iran et la Biélorussie. Erdogan a formulé ces propos après avoir assisté au sommet de l’OCS à Bichkek, au Kirghizistan, où il a présenté un approfondissement de la coopération avec l’organisation comme compatible avec les alliances occidentales de longue date de la Turquie. « La perspective d’une adhésion pleine et entière de la Turquie à l’organisation n’implique aucune rupture avec un autre bloc ou avec l’Occident », a déclaré Erdogan, selon Reuters.
La Turquie participe à l’OCS depuis son admission en tant que partenaire de dialogue en 2012. Son ministère des Affaires étrangères indique qu’Ankara utilise cette relation pour dialoguer avec l’organisation sur la lutte antiterroriste, la criminalité transnationale, la coopération énergétique et la connectivité régionale. Les 10 membres à part entière de l’OCS sont la Chine, la Russie, l’Inde, le Pakistan, l’Iran, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan.
Une adhésion pleine et entière créerait un chevauchement institutionnel inhabituel pour la Turquie. Ankara appartient à l’OTAN depuis 1952 et occupe une position stratégiquement importante sur le flanc sud-est de l’Alliance, notamment par le contrôle des détroits turcs reliant la Méditerranée à la mer Noire. Rejoindre l’OCS placerait un membre de l’OTAN au sein d’une organisation où la Russie, la Chine, l’Iran et la Biélorussie participent sur un pied d’égalité, alors même que l’OTAN considère de plus en plus Moscou comme sa principale menace militaire et la Chine comme un défi stratégique majeur.
L’OCS n’est pas un équivalent oriental de l’OTAN. Ses membres ne sont pas soumis à une obligation de défense collective de type article 5, et l’organisation se décrit elle-même comme n’étant ni un bloc politico-militaire ni une institution dirigée contre d’autres pays. Le sommet de Bichkek du 1er septembre a néanmoins produit 28 documents, dont la Déclaration de Bichkek et des amendements à la charte de l’OCS, ainsi que des accords et déclarations couvrant la sécurité et d’autres domaines de coopération, selon le secrétariat de l’OCS.
Erdogan a présenté ce rapprochement avec l’OCS comme s’inscrivant dans la recherche par la Turquie d’une autonomie stratégique. « Notre objectif est d’accroître notre propre poids avec une vision à 360 degrés », a-t-il déclaré aux journalistes à son retour de Bichkek, selon l’agence Anadolu. Cette approche permet à Ankara de maintenir ses engagements envers l’OTAN et ses relations économiques avec l’Europe, tout en développant des liens politiques, commerciaux et sécuritaires plus étroits avec des pays situés hors du système occidental.
Erdogan a renforcé ce message lors du sommet lui-même. Il a qualifié l’OCS d’« étoile montante » et a déclaré que la Turquie entendait approfondir sa coopération avec l’organisation « dans tous les domaines ». Il a également décrit ce groupement, qui représente environ 3,5 milliards de personnes et 35 000 milliards de dollars de production économique, comme une composante importante d’un ordre international multipolaire émergent, selon l’agence Anadolu.
La Russie occupe une place centrale dans cette stratégie d’équilibre. Erdogan a rencontré le président russe Vladimir Poutine lors du sommet de Bichkek, tout en continuant de se positionner comme intermédiaire dans la guerre contre l’Ukraine. Ankara a fourni des armes à l’Ukraine et a fermé les détroits turcs aux navires de guerre russes supplémentaires en vertu de la convention de Montreux, tout en refusant de se joindre aux sanctions occidentales contre Moscou et en maintenant d’importants liens énergétiques et commerciaux avec la Russie.
La Chine offre à la Turquie une autre voie pour diversifier ces relations. Erdogan a mis l’accent sur les liaisons de transport et d’énergie entre la Turquie et la région de l’OCS, y compris un rapprochement plus étroit entre le Corridor central transcaspien et l’Initiative chinoise des nouvelles routes de la soie. La position de la Turquie entre l’Europe, la mer Noire, le Caucase et le Moyen-Orient étendrait également la portée politique de l’OCS plus loin vers l’ouest si Ankara devenait un jour membre.
Rien n’indique toutefois qu’un processus formel d’adhésion ait été engagé. Erdogan a déclaré que la Turquie envisagerait de faire évoluer cette relation vers une adhésion pleine et entière, mais ni Ankara ni l’OCS n’ont annoncé de demande d’adhésion, d’invitation ou de calendrier. La Turquie conserve également, techniquement, son statut de partenaire de dialogue, tandis que l’organisation achève des modifications juridiques destinées à fusionner ses catégories d’observateur et de partenaire de dialogue en une nouvelle désignation, celle de « partenaire de l’OCS ».
L’importance immédiate est donc d’ordre politique plutôt que procédural. Erdogan présente ouvertement une possible adhésion à l’OCS comme compatible avec la place de la Turquie au sein de l’OTAN, testant jusqu’où peut s’étendre la stratégie d’alignement multiple d’Ankara au sein d’institutions formelles. Une adhésion pleine et entière approfondirait une relation que la Turquie cultive depuis plus d’une décennie, tout en créant un chevauchement frappant entre l’OTAN et une organisation eurasienne de plus en plus façonnée par la Chine et la Russie.


