La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ne font pas confiance à Washington pour négocier en leur nom, et bâtissent donc discrètement leur propre place à la table des négociations. Redoutant que le président Trump ne conclue avec Moscou un accord excluant totalement l’Europe, les trois puissances s’efforcent de garantir un rôle européen formel dans tout futur règlement entre la Russie et l’Ukraine, selon le New York Times, qui cite cinq responsables européens. La France et l’Allemagne mènent cette démarche ; le Royaume-Uni, sous la direction d’un nouveau premier ministre, se montre plus prudent quant à l’idée de mettre à l’épreuve ses relations avec Washington. Les enjeux dépassent la seule diplomatie : l’Europe finance déjà l’effort de guerre ukrainien et devrait fournir des garanties de sécurité après tout règlement, ce qui signifie qu’elle a autant d’intérêts en jeu dans l’issue des négociations que Kiev ou Moscou.
Le véritable levier de l’Europe
La démarche européenne ne relève pas de la seule inquiétude. Elle repose sur un levier financier bien réel. L’UE contrôle environ 210 milliards d’euros (246 milliards de dollars) d’avoirs souverains russes gelés, dont la majeure partie se trouve à la chambre de compensation belge Euroclear. Ce montant s’inscrit dans un ensemble plus vaste, à l’échelle du G7, d’environ 300 milliards de dollars de réserves de la banque centrale russe immobilisées, selon le Council on Foreign Relations ; aucun règlement ne pourra pleinement débloquer ces fonds sans l’aval européen.
Les enjeux politiques liés à cet argent sont déjà source de tensions. Les gouvernements de l’UE avaient décidé, en décembre 2025, de geler ces fonds pour une durée indéterminée, en grande partie pour rassurer une Belgique réticente, alors que le bloc envisage d’utiliser ces réserves pour garantir un prêt pouvant atteindre 165 milliards d’euros, destiné aux besoins budgétaires militaires et civils de l’Ukraine pour 2026-2027. La banque centrale russe a déjà attaqué Euroclear devant les tribunaux moscovites au sujet de ce gel, et la Hongrie ainsi que la Slovaquie, toutes deux plus proches de Moscou que la majorité des membres de l’UE, ont périodiquement menacé de bloquer le renouvellement des sanctions qui maintiennent ce gel en vigueur, les sanctions de l’UE exigeant l’unanimité des États membres. L’UE a adopté 21 trains de sanctions contre la Russie depuis l’invasion ; chaque renouvellement offre à une seule capitale une nouvelle occasion de compliquer le levier européen.
Toute paix durable dépendra également d’un allègement des sanctions européennes et de l’accès de l’Ukraine au financement européen de la reconstruction. Ensemble, ces éléments confèrent à Bruxelles et à ses États membres une influence substantielle sur la manière dont une paix serait effectivement appliquée, quel que soit l’accord conclu bilatéralement entre Washington et Moscou : Moscou ne peut tout simplement pas obtenir la libération de ses réserves par une simple poignée de main négociée sous l’égide des États-Unis si les régulateurs européens ne donnent pas leur feu vert.
Un front qui se fissure
Toutes les capitales européennes n’accordent pas leur confiance au format franco-allemand censé les représenter. Des responsables ont indiqué au Times que de plus petits États proches de la Russie et de l’Ukraine, notamment les pays baltes et la Hongrie, redoutent que l’Allemagne et la France ne représentent pas pleinement leurs intérêts dans toute négociation — une inquiétude aiguisée par le fait que des responsables baltes ont ouvertement assimilé tout contact direct avec Moscou à un geste servant les intérêts de la Russie, plutôt qu’à une avancée pour la position européenne.
Cette friction est devenue publique en juin. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a rencontré les dirigeants britannique, français et allemand à Londres le 7 juin pour discuter du rôle de l’Europe dans les futures négociations et définir des principes pour tout accord éventuel. Quatre jours plus tard, les ambassadeurs des trois pays ont tenu une réunion inhabituelle à Moscou avec le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Mikhaïl Galouzine, chargé du dossier ukrainien. Galouzine a profité de cette rencontre pour accuser les trois puissances de pousser l’Ukraine à poursuivre les combats contre la Russie, plutôt que de rechercher la paix.
À peu près à la même période, l’UE a tenté sa propre ouverture : Zelensky a demandé au président du Conseil européen, António Costa, d’aborder directement la question ukrainienne avec Moscou, et le chef de cabinet de Costa, Pedro Lourtie, s’est entretenu avec des responsables russes, dont Iouri Ouchakov, principal interlocuteur du Kremlin pour l’émissaire américain Steve Witkoff. Costa a fait valoir que l’Europe ne pouvait pas se contenter de laisser à d’autres l’interprétation des signaux russes, et qu’elle devait transmettre ses propres messages directement, tout en reconnaissant qu’il n’existait, à ce stade, aucun signe crédible d’une volonté de Moscou d’engager de véritables négociations. Cette initiative a divisé les opinions au sein même de l’Europe : la France et l’Allemagne ont accusé Costa d’outrepasser son rôle, l’Autriche et la Belgique l’ont soutenu, et les États baltes ont purement et simplement rejeté cette démarche, la jugeant servir les intérêts de la Russie. La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a tenté de trouver un équilibre, saluant l’initiative des E3 tout en insistant sur le fait qu’il était encore trop tôt pour déterminer qui, précisément, devrait représenter l’Europe à la table des négociations, pourvu que des intérêts fondamentaux comme l’allègement des sanctions et le gel des avoirs soient préservés.
Le président français Emmanuel Macron a déclaré que les Européens devront être présents dès que de véritables négociations s’engageront, et que Costa aurait un rôle à jouer dans le cadre du mandat qui lui serait finalement défini. Le chancelier allemand Friedrich Merz a, quant à lui, défendu le rôle prépondérant des E3 sur des bases plus pragmatiques : le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne sont les principales puissances militaires de l’Europe et les plus gros contributeurs à la défense de l’Ukraine, ce qui, selon lui, confère à leur coordination une logique naturelle. Même Merz, cependant, a renvoyé à plus tard la question plus délicate de savoir qui, précisément, parlera au nom de l’UE en tant que bloc, une fois les négociations réellement engagées.
L’horloge tourne
Derrière cette diplomatie se dresse une échéance plus dure : la guerre elle-même. Des responsables et analystes occidentaux ont indiqué au Times qu’ils s’attendent à ce que les combats deviennent plus destructeurs, à mesure que la Russie intensifie une offensive hivernale contre les lignes ukrainiennes et les infrastructures civiles, précisément au moment où les défenses aériennes de Kiev s’épuisent.
Certains s’attendent à ce que Poutine ordonne une mobilisation modeste, mais seulement après les élections législatives russes de mi-septembre. Ce calendrier suggère que le Kremlin souhaite éviter les perturbations intérieures qu’entraînerait une conscription en pleine période électorale sensible. D’autres redoutent qu’un Poutine acculé ne cherche à faire monter les enchères face à des États de l’Otan, afin de tester la solidarité de l’Alliance.
Poutine insiste sur le fait que la Russie doit obtenir le contrôle total du Donbass avant d’envisager des pourparlers. Selon des responsables, si les forces russes ne parvenaient pas à s’en emparer d’ici l’automne 2027, des négociations deviendraient plus probables — ce qui signifierait que la démarche européenne pour obtenir une place à la table pourrait n’être qu’une répétition en vue d’un sommet encore à plus d’un an de distance.
Tout le monde en Europe n’est pas convaincu de l’utilité de cette répétition. Le député allemand et expert en sécurité Norbert Röttgen a estimé que, Poutine ne manifestant aucun intérêt réel pour des négociations, l’Europe risque de céder à une forme de pensée magique — tout en maintenant que l’Europe aura, tôt ou tard, besoin d’une place à la table, dans la mesure où Washington ne considère plus la sécurité européenne comme un intérêt vital américain, et où Poutine tire précisément profit de ce type de distanciation transatlantique. Mark Leonard, de l’European Council on Foreign Relations (ECFR), va plus loin encore, estimant que l’incapacité de l’Europe à maintenir des canaux directs avec Moscou depuis l’invasion de 2022 constitue un manquement sérieux, compte tenu des enjeux.
L’ancien diplomate allemand Hans-Dieter Lucas, qui avait participé aux négociations de l’accord sur le nucléaire iranien de 2015, l’a résumé sans détour : l’Europe dispose de véritables atouts, mais elle doit les jouer intelligemment. Sans une coordination étroite avec Washington, a-t-il averti, « les Russes s’emploient à creuser des divisions entre nous » — et dans une guerre aussi longue, il suffit d’une seule division pour perdre une place qui, de toute façon, n’avait jamais été garantie.


