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ANALYSE

La Chine réécrit les règles de la coercition sans tirer un seul coup de feu

August 9, 2026
12 Min Read
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la Chine combine de plus en plus pression maritime, représailles économiques et signaux politiques, afin de façonner le comportement des États voisins sans franchir le seuil d'une guerre ouverte. Source : Adrian Portugal / REUTERS
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La stratégie militaire la plus efficace de la Chine est peut-être précisément celle qui évite la guerre.

Contents
  • La zone grise devient la zone principale
  • La dépendance économique ouvre un autre front
  • Taïwan montre où ce modèle pourrait mener
  • Pourquoi la pression graduelle est difficile à arrêter

Dans tout l’Indo-Pacifique, Pékin recourt de plus en plus à des navires de garde-côtes, à des restrictions économiques, à des revendications administratives et à une pression politique, afin de modifier le comportement d’autres gouvernements, sans déclencher les coûts et l’incertitude d’un conflit militaire direct. Cette méthode procède par étapes : créer de nouveaux faits accomplis, en mer comme sur terre, les normaliser par la répétition, et contraindre les rivaux à déterminer si chaque incident, pris isolément, justifie une escalade.

Des développements récents montrent l’ampleur qu’a prise cet arsenal. En juillet, les garde-côtes philippins ont rapporté qu’un navire des garde-côtes chinois avait utilisé des canons à eau contre deux navires du gouvernement philippin, près du récif contesté de Scarborough, lors d’une mission de livraison de subventions au carburant et d’assistance aux pêcheurs philippins. Le navire chinois se serait approché à environ sept mètres de l’un des navires philippins avant d’employer son canon à eau. Cette confrontation fut significative non pas parce qu’elle constituait un précédent, mais parce que de tels incidents — dont une autre confrontation survenue quelques jours plus tôt, près du récif Second Thomas, où un marin philippin a été blessé — deviennent de plus en plus routiniers.

La Chine a également démontré que la coercition ne se limitait pas au seul domaine maritime. Les ministres des Affaires étrangères des 18 États membres du Forum des îles du Pacifique, réunis à Suva, aux Fidji, le 7 août, ne sont pas parvenus à s’accorder sur une réponse commune à un tir de missile chinois vers le Pacifique, effectué en juillet. Le ministre néo-zélandais des Affaires étrangères, Winston Peters, a indiqué que deux États membres avaient refusé de soutenir la déclaration proposée. Un responsable proche des discussions les a identifiés comme étant Kiribati et Nauru, bien que le secrétaire général du Forum, Baron Waqa, ait souligné qu’aucun des deux pays n’avait formellement bloqué cette déclaration. La question sera désormais renvoyée au sommet des dirigeants prévu le mois prochain à Palau, soulignant la difficulté croissante, pour les institutions régionales, à présenter une réponse unifiée, alors que Pékin étend son influence diplomatique à travers le Pacifique.

Ce schéma ne relève pas simplement d’une agression menée en deçà du seuil de guerre. Il relève d’un effort visant à redéfinir ce seuil lui-même.

La zone grise devient la zone principale

La mer de Chine méridionale en offre l’exemple le plus manifeste.

La Chine revendique des droits maritimes étendus sur une grande partie de la région, chevauchant les revendications des Philippines, du Vietnam, de la Malaisie, du Brunei et d’autres pays. En 2016, un tribunal arbitral constitué en vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer a jugé que les revendications chinoises de droits historiques, à l’intérieur de la fameuse « ligne en neuf traits », n’avaient aucun fondement juridique au regard de la CNUDM — une décision que Pékin avait rejetée, et qu’il continue de considérer comme dépourvue de force contraignante.

Plutôt que de faire respecter ses revendications principalement par des combats navals, Pékin s’appuie de plus en plus sur ses garde-côtes. Le transfert, en 2018, des garde-côtes chinois vers la Police armée populaire — laquelle relève de la Commission militaire centrale, présidée par Xi Jinping — a conféré à Pékin un contrôle politique plus étroit sur les opérations de ses garde-côtes, brouillant encore davantage la frontière entre application civile de la loi et coercition militaire.

Cette ambiguïté revêt une valeur stratégique. Les Philippines sont un allié des États-Unis lié par un traité de défense, et Washington a répété à plusieurs reprises que le Traité de défense mutuelle s’appliquait à toute attaque contre les forces armées, les navires publics et les aéronefs philippins dans le Pacifique. Des incidents impliquant canons à eau, manœuvres dangereuses et obstruction physique soulèvent des questions difficiles sur la frontière entre coercition et attaque armée, laissant à Washington une ambiguïté considérable quant à la réponse proportionnée à apporter au titre du traité. L’amiral Samuel Paparo, commandant américain de l’Indo-Pacifique, a mis en garde cette semaine contre les tentatives d’usage de la coercition et de revendications juridiques douteuses pour intimider les États de la région.

L’objectif n’exige pas nécessairement que Manille renonce à ses revendications. Il peut suffire de rendre l’exercice de ces revendications progressivement plus coûteux. Si les missions de pêche nécessitent des escortes, si les tournées de ravitaillement se transforment en confrontations, et si chaque patrouille risque de provoquer un incident diplomatique, l’équilibre effectif du contrôle peut se déplacer, sans qu’aucun règlement territorial formel ne soit jamais conclu.

La dépendance économique ouvre un autre front

La puissance économique de la Chine renforce cette stratégie.

Une étude du CSIS, publiée en mai, a recensé 26 épisodes survenus entre 2010 et début 2026, au cours desquels Pékin semble avoir restreint des importations agricoles en réponse à des différends politiques impliquant 16 pays. Quinze de ces incidents sont survenus au cours des six dernières années, dont cinq rien qu’en 2025. Cette étude conclut que les exportations agricoles constituent des cibles attrayantes, les producteurs subissant des pertes rapidement, tandis que les gouvernements font face à une pression politique intérieure pour rétablir l’accès au marché chinois.

Cette tactique a touché des pays tels que l’Australie, le Japon, la Lituanie et les Philippines, à travers droits de douane, retards d’importation, mesures réglementaires et baisse du tourisme. Ce mécanisme rejoint la coercition maritime sur un point important : Pékin peut imposer des coûts significatifs tout en préservant suffisamment d’ambiguïté pour contester l’existence même d’une punition politique. Cela rend la dissuasion militaire conventionnelle moins efficace face à des contrôles douaniers, des boycotts informels ou des restrictions administratives, que face à une agression armée classique.

Le défi stratégique pour les petits États ne consiste donc plus simplement à déterminer s’ils peuvent défendre leur territoire, mais s’ils peuvent absorber une pression économique soutenue sans changer leur politique étrangère.

Taïwan montre où ce modèle pourrait mener

Taïwan constitue le test le plus lourd de conséquences de cette même logique.

Pékin n’a pas exclu le recours à la force pour ramener l’île autogouvernée sous son contrôle, mais une invasion à grande échelle serait extraordinairement coûteuse et pourrait entraîner l’intervention des États-Unis et des alliés régionaux. Une pression maintenue en deçà de ce seuil offre à Pékin d’autres moyens de faire évoluer l’environnement stratégique.

Taïwan mène actuellement ses exercices militaires annuels Han Kuang, mettant particulièrement l’accent sur la flexibilité du commandement et le maintien de l’efficacité militaire en conditions de guerre.

Un différend distinct, survenu cette semaine, a illustré ce même affrontement autour de l’autorité, mais sous une forme administrative plutôt que militaire. Alors que le typhon Dolphin approchait, l’Administration chinoise de la sécurité maritime a demandé aux navires s’approchant du sud du détroit de Taïwan de suivre les directives chinoises de contrôle du trafic. Taipei a rejeté cette directive, la jugeant sans fondement juridique dans des eaux internationales. Cet épisode peut également se comprendre comme une tentative de normaliser une autorité administrative sur des eaux revendiquées par Pékin, sans même déployer de force militaire.

C’est précisément ce qui rend la coercition en zone grise efficace. Avis administratifs, patrouilles routinières et mesures réglementaires peuvent progressivement redessiner les perceptions d’autorité, sans jamais créer le signal univoque d’un conflit armé.

Pourquoi la pression graduelle est difficile à arrêter

L’avantage central de cette stratégie tient à son asymétrie.

La Chine peut concentrer sa pression sur un seul pays, une seule industrie ou un seul point maritime disputé, tandis que ses adversaires doivent déterminer si le défendre vaut d’accepter une confrontation plus large. L’État visé supporte des coûts immédiats, tandis que les pays partenaires font face à des questions plus vastes de crédibilité et de précédent futur.

Mais cette stratégie a également ses limites.

Plutôt que d’arracher des concessions, une pression répétée a souvent renforcé la coopération sécuritaire entre les voisins de la Chine. Aux Philippines, les confrontations maritimes ont accéléré la coopération de défense avec les États-Unis et élargi les liens sécuritaires avec le Japon et l’Australie, y compris des accords d’accès réciproque et des patrouilles multinationales de plus en plus fréquentes.

La coercition économique a également produit des résultats mitigés. Cette même étude du CSIS conclut que de nombreux pays visés ont finalement réduit leur dépendance envers le marché chinois, en diversifiant leurs exportations et en renforçant leur coopération avec d’autres partenaires, plutôt que d’inverser leurs politiques.

Le danger pour Pékin est donc qu’une coercition répétée puisse progressivement créer précisément la coalition qu’elle cherche à empêcher.

Le défi immédiat n’en demeure pas moins considérable. Le droit international peut définir des droits maritimes, les alliances peuvent dissuader des attaques conventionnelles, et les armées peuvent se préparer à la guerre — mais aucun de ces instruments ne répond automatiquement au problème d’un État plus puissant, imposant des coûts cumulatifs tout en demeurant en deçà du seuil déclenchant normalement une défense collective.

La Chine n’a pas besoin que chaque pays de l’Indo-Pacifique accepte ses revendications territoriales. Il lui suffit que suffisamment de gouvernements en viennent à conclure que contester ces revendications devient de plus en plus coûteux.

C’est pourquoi la question la plus lourde de conséquences n’est peut-être pas de savoir quand Pékin choisira la guerre, mais dans quelle mesure il pourra redessiner l’ordre régional avant que la guerre ne devienne jamais nécessaire.

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