Le président Lee Jae-myung a profité du lancement des exercices Ulchi Freedom Shield de cette année pour formuler un argument qui aurait autrefois semblé délicat à Séoul : la Corée du Sud doit devenir davantage capable de se défendre elle-même. Ses propos sont intervenus après que le président américain Donald Trump a ordonné au Pentagone de réduire sensiblement les exercices militaires conjoints avec la Corée du Sud, ravivant les interrogations sur l’avenir d’une alliance militaire qui garantit la sécurité sud-coréenne depuis plus de 70 ans.
Lee n’a pas appelé à mettre fin à l’alliance. Il l’a au contraire décrite comme essentielle tout en soutenant le renforcement des capacités de défense autonomes du pays, un transfert accéléré du contrôle opérationnel en temps de guerre (OPCON) à Séoul, et un développement plus rapide de sous-marins à propulsion nucléaire. Son message reflète une réalité plus large qui se dessine dans tout l’Indo-Pacifique : Washington attend de plus en plus de ses alliés qu’ils assument une part accrue de leur défense conventionnelle, tout en préservant le rôle de l’Amérique comme ultime garant stratégique.
La question qui en résulte n’est donc plus hypothétique. La Corée du Sud pourrait-elle se défendre si les États-Unis jouaient un rôle militaire nettement réduit ? Sur le plan conventionnel, la réponse est de plus en plus affirmative. Sur le plan stratégique, en revanche, Séoul reste dépendante de capacités qu’elle ne peut remplacer en achetant simplement davantage de chars, de missiles ou d’avions.
La Corée du Sud n’est plus le partenaire faible
L’armée sud-coréenne de 2026 n’a plus grand-chose à voir avec la force qui dépendait fortement de la protection américaine pendant la Guerre froide. Séoul a passé des décennies à investir dans des systèmes de frappe de précision, une défense antiaérienne à plusieurs échelons, des forces navales avancées, des sous-marins, des missiles balistiques et de croisière, des capacités cyber et des réseaux intégrés de commandement et de contrôle. Son budget de défense 2026, désormais finalisé, s’élève à 65 900 milliards de wons, en hausse de 7,5 % par rapport à 2025, selon les comptes rendus relatifs au budget approuvé par l’Assemblée nationale.
L’ampleur de cet investissement est considérable. Le SIPRI a estimé les dépenses militaires sud-coréennes à 47,8 milliards de dollars en 2025, en hausse de 2,6 % par rapport à l’année précédente. Séoul a de plus en plus orienté ses dépenses vers la défense antimissile, la surveillance, la frappe de précision et l’architecture de dissuasion à trois axes conçue spécifiquement en réponse à la menace nord-coréenne.
Tout aussi important est la manière dont cet argent est dépensé. La Corée du Sud conçoit et fabrique désormais elle-même bon nombre de ses armements avancés, dont les chars de combat principaux K2, les obusiers automoteurs K9, les lance-roquettes multiples Chunmoo, des destroyers, des sous-marins et des avions de combat. La Pologne est devenue le premier client de Séoul en matière de défense, et en juillet 2025, les deux gouvernements ont finalisé un second contrat majeur portant sur des chars K2, après le vaste contrat de 2022 portant sur des chars, des obusiers K9, des avions FA-50 et des lance-roquettes Chunmoo. Le KF-21 Boramae est, par ailleurs, entré en production en série, dotant la Corée du Sud d’un programme de chasseur national qu’elle ne possédait pas il y a dix ans.
Cette base industrielle est déterminante, car une guerre prolongée se joue en définitive autant sur le remplacement, la réparation et la production de munitions que sur les forces disponibles le premier jour. La Corée du Sud est donc devenue non seulement bénéficiaire de la protection américaine, mais aussi un fournisseur de sécurité et un exportateur d’armements de plus en plus important à part entière.
Ce que fournit réellement l’Amérique
Le symbole visible de la protection américaine, ce sont les quelque 28 500 militaires américains stationnés en Corée du Sud. Mais s’en tenir au nombre de soldats sous-estime la valeur de l’alliance. Les Forces américaines en Corée constituent l’ossature d’une architecture de commandement combinée à travers laquelle les forces sud-coréennes et américaines s’entraînent, planifient et opéreraient ensemble en temps de guerre.
Washington fournit également des capacités bien plus difficiles à remplacer que des forces terrestres. L’alerte antimissile spatiale, le renseignement, la surveillance et la logistique à longue portée des États-Unis renforcent considérablement la capacité de la Corée du Sud à détecter, suivre et répondre à l’activité militaire nord-coréenne. Les forces américaines présentes sur la péninsule sont également reliées à un réseau militaire bien plus vaste, couvrant le Japon, Guam et le reste de l’Indo-Pacifique.
Bâtir une architecture comparable de manière indépendante nécessiterait des années d’investissement et de changements institutionnels. C’est pourquoi le transfert prévu du contrôle opérationnel en temps de guerre revêt une telle importance. La Corée du Sud commande déjà ses forces en temps de paix, mais la planification en temps de guerre relevait historiquement du Commandement des forces combinées, sous l’autorité d’un général américain. La transition vers une structure de commandement dirigée par la Corée du Sud s’inscrit donc dans une évolution plus large, au cours de laquelle Séoul assume une responsabilité opérationnelle croissante, tandis que Washington continue de fournir un soutien stratégique de haut niveau.
Séoul pourrait-elle repousser seule une attaque nord-coréenne ?
La Corée du Nord demeure l’un des États les plus militarisés au monde. Elle dispose d’une armée permanente nombreuse, d’une artillerie considérable, de positions fortifiées et de forces de missiles en expansion, capables d’infliger des dommages sévères dès les premières phases d’un conflit. Pyongyang a également poursuivi la modernisation de ses systèmes nucléaires et conventionnels, plutôt que de s’appuyer uniquement sur ses anciens avantages numériques.
La réponse principale de la Corée du Sud réside dans son architecture de défense à trois axes : Kill Chain, Korea Air and Missile Defense et Korea Massive Punishment and Retaliation. Ensemble, ces dispositifs visent à détecter les préparatifs d’attaque, à intercepter les missiles entrants et à préserver la capacité de frapper les centres de commandement et les sites de lancement nord-coréens. Leur efficacité dépend toutefois fortement de la rapidité avec laquelle le renseignement peut circuler des capteurs vers les décideurs, puis vers les systèmes d’armes.
Toute perturbation de cette chaîne — ou une attaque de saturation submergeant les systèmes de commandement et de contrôle — pourrait réduire l’avantage qualitatif de la Corée du Sud. Mais l’équilibre conventionnel global a évolué de manière constante en faveur de Séoul. La Corée du Sud dispose d’avantages majeurs en matière de puissance aérienne moderne, de capacités navales, de frappe de précision, de communications, de logistique et de soutien industriel.
Cela ne signifie pas pour autant qu’une guerre serait courte ou peu coûteuse. La Corée du Nord n’a pas besoin de conquérir Séoul pour la dévaster. Des frappes de missiles, une artillerie à longue portée et des attaques contre des infrastructures critiques pourraient causer d’énormes pertes civiles et économiques avant même que les avantages technologiques et industriels sud-coréens ne deviennent décisifs. La conclusion la plus défendable est plus étroite : la Corée du Sud dispose de plus en plus de la capacité conventionnelle nécessaire pour priver la Corée du Nord d’une victoire militaire, même en cas de réduction substantielle de la présence terrestre américaine.
Les armes nucléaires changent la donne
L’équilibre conventionnel devient beaucoup moins rassurant dès lors que les armes nucléaires entrent en ligne de compte. Selon l’Annuaire du SIPRI 2026, la Corée du Nord aurait assemblé environ 60 têtes nucléaires et disposerait de suffisamment de matières fissiles pour en produire au moins 30 de plus.
La Corée du Sud ne dispose d’aucun équivalent. Sa sécurité ultime repose en réalité sur la dissuasion élargie américaine : l’engagement de Washington à défendre Séoul en mobilisant l’ensemble des capacités américaines, y compris les forces nucléaires. Les défenses antimissiles peuvent réduire la vulnérabilité, et les systèmes de frappe de précision peuvent menacer les sites de lancement nord-coréens, mais aucun des deux ne garantit que chaque arme nucléaire pourra être détruite ou interceptée avant son emploi.
Les capacités nucléaires tactiques nord-coréennes pourraient également jouer le rôle d’un bouclier d’escalade. Leur existence oblige les dirigeants sud-coréens à mettre en balance toute réponse conventionnelle majeure avec la possibilité qu’une escalade franchisse le seuil nucléaire. Cela complique la logique de la supériorité conventionnelle : Séoul pourrait disposer, dans l’ensemble, de l’armée la plus puissante et se retrouver malgré tout soumise à de sévères contraintes en cas de crise, du seul fait que Pyongyang conserve l’arme nucléaire.
Sans le parapluie nucléaire américain, la Corée du Sud se retrouverait donc confrontée à un problème stratégique qu’elle ne pourrait résoudre par de simples budgets conventionnels accrus. Séoul devrait à terme choisir entre accepter un déséquilibre nucléaire permanent avec le Nord ou reconsidérer si le fait de rester non nucléaire sert toujours ses intérêts de sécurité.
Une alliance réduite pourrait faire naître une question nucléaire plus vaste
Ce débat existe déjà en Corée du Sud. Une analyse du CSIS a constaté que les sondages d’opinion publique ont montré à plusieurs reprises un soutien majoritaire à un arsenal nucléaire sud-coréen national, dépassant souvent 70 %, bien que le soutien des élites et du gouvernement demeure nettement plus faible.
Washington et Séoul ont, jusqu’ici, répondu en renforçant la concertation nucléaire plutôt qu’en poursuivant la voie de la prolifération. La déclaration de Washington de 2023 a créé le Groupe consultatif nucléaire, donnant à la Corée du Sud un rôle accru dans les discussions bilatérales sur la planification nucléaire et stratégique. Ce mécanisme existe précisément parce que l’expansion de l’arsenal nord-coréen a rendu de plus en plus nécessaire de rassurer Séoul.
Une réduction de l’empreinte conventionnelle américaine ne signifierait donc pas nécessairement que l’alliance devienne caduque. Elle pourrait plutôt donner naissance à une nouvelle répartition des tâches : la Corée du Sud assumerait la responsabilité principale de la guerre terrestre, de la frappe conventionnelle et d’une grande partie de sa propre défense territoriale, tandis que Washington continuerait de fournir le renseignement stratégique, des capacités de renfort et la dissuasion nucléaire.
Un désengagement américain complet serait une tout autre affaire. La Corée du Sud dispose de la richesse, de la technologie et de la base industrielle nécessaires pour bâtir un dispositif de défense bien plus autonome. Mais perdre la garantie nucléaire américaine pourrait pousser Séoul vers des choix aux conséquences dépassant largement la péninsule, y compris un regain du débat nucléaire au Japon et une pression supplémentaire sur le système mondial de non-prolifération.
La Corée du Sud approche du point où elle pourrait ne plus avoir besoin de soldats américains pour assumer l’essentiel du fardeau conventionnel de la défense de la péninsule. Cela ne revient toutefois pas à pouvoir remplacer les États-Unis.
L’avenir de l’alliance pourrait donc dépendre moins du nombre de soldats américains stationnés au sud de la zone démilitarisée que de la conviction, chez Séoul, que Washington continuera de fournir le renseignement, la portée stratégique et, en dernier ressort, la protection nucléaire que la seule supériorité conventionnelle ne peut remplacer.


