Les dirigeants de l’OTAN se sont réunis cette semaine à Ankara pour faire le point sur un engagement en matière de dépenses de défense qui mûrit depuis quatre ans. Le président français Emmanuel Macron a soutenu que l’Europe avait fondamentalement renforcé son effort de défense. Le sommet a confirmé que ce constat ne fait plus l’objet d’une contestation sérieuse. La question plus difficile est de savoir si des engagements de dépenses sans précédent peuvent être convertis en capacités militaires durables, construites en Europe plutôt qu’achetées à l’étranger.
Le mécanisme qui sous-tend ces dépenses est déjà en place. Lors du sommet de l’OTAN de 2025 à La Haye, les 32 membres de l’Alliance ont convenu d’investir 5 % de leur PIB annuellement dans la défense et la sécurité d’ici à 2035 — 3,5 % pour les exigences militaires fondamentales et 1,5 % pour les infrastructures connexes, la cyberdéfense et la résilience nationale. L’Espagne a obtenu une exemption, maintenant son engagement à environ 2,1 % du PIB. Cet accord a en pratique remplacé le seuil de 2 % adopté lors du sommet du Pays de Galles en 2014, plus que doublant les attentes de référence de l’OTAN en un peu plus d’une décennie.
Atteindre le seul objectif fondamental de 3,5 % porterait les dépenses de défense collectives de l’OTAN à environ 2 400 milliards de dollars d’ici à 2035, représentant une augmentation réelle significative par rapport aux niveaux actuels. Ankara n’est pas revenu sur ce chiffre. Le sommet a en revanche mis en lumière un problème différent : les membres de l’Alliance demeurent inégaux dans leur capacité à transformer des budgets plus importants en capacités militaires effectives.
Ce défi porte de moins en moins sur le montant des dépenses européennes que sur la façon dont l’Europe alloue des ressources industrielles, financières et politiques rares. Les choix d’acquisition, la capacité de l’industrie de défense, le financement de la recherche et les priorités budgétaires se disputent de plus en plus le même réservoir d’investissement public. Le débat s’est donc déplacé des objectifs de dépenses vers l’allocation stratégique.
Le déséquilibre est le plus visible dans les acquisitions. Entre février 2022 et mi-2023, environ les trois quarts des commandes de défense de l’Union européenne publiquement annoncées sont allées à des fournisseurs extérieurs au bloc, selon des recherches de l’institut stratégique français IRIS, citées ultérieurement dans le rapport 2024 de Mario Draghi sur la compétitivité européenne. Cette estimation a depuis été contestée par l’Institut international d’études stratégiques, qui a conclu que les entreprises européennes représentaient près de la moitié de la valeur des contrats sur la même période, la méthodologie initiale excluant les marchés domestiques. La part précise reste débattue. La conclusion générale, elle, ne l’est pas. Les gouvernements européens continuent de diriger une part substantielle de leurs budgets de réarmement vers des fabricants non européens — essentiellement américains —, renforçant les capacités de production extérieures alors même qu’ils recherchent une plus grande autonomie stratégique.
Bruxelles a commencé à tenter d’inverser cette tendance. L’initiative européenne « Readiness 2030 » vise à ce que 55 % des achats de défense des États membres proviennent de fabricants européens ou ukrainiens d’ici à 2030, tandis que les achats conjoints devraient atteindre 40 % d’ici à 2027. Les plans d’acquisition de l’Allemagne jusqu’en 2026 n’allouent de leur côté qu’environ 8 % des acquisitions prévues à des fournisseurs américains, signalant un effort délibéré pour reconstruire une capacité industrielle nationale et européenne. L’objectif est clair : faire en sorte que la hausse des dépenses de défense élargisse la propre base industrielle de l’Europe plutôt que de financer principalement des producteurs étrangers. La question de savoir si cet objectif peut venir à bout de décennies de dépendance à l’égard d’équipements américains facilement disponibles reste entière.
L’argent, cependant, ne représente qu’une partie de l’équation. La production de défense s’inscrit dans des calendriers industriels que les gouvernements ne peuvent accélérer par la seule approbation de budgets plus importants. Les usines de munitions, les chaînes de montage de missiles, les effectifs d’ingénieurs qualifiés, la production d’explosifs, les machines-outils et les chaînes d’approvisionnement spécialisées nécessitent des années pour être développées. Le défi d’allocation de l’Europe est donc aussi un défi de séquençage. Les engagements financiers peuvent être annoncés du jour au lendemain ; les capacités industrielles, non.
Cette contrainte pousse de plus en plus la politique de défense vers des domaines traditionnellement considérés comme relevant de l’investissement civil. Les programmes du Fonds européen de la défense, dont ses initiatives de « spin-in », sont conçus pour adapter la recherche civile à des applications militaires. La Commission européenne a également envisagé de permettre aux fonds de cohésion — initialement destinés à réduire les disparités économiques régionales — de financer des investissements liés à la défense. Le Livre blanc 2026 de la Commission sur la recherche à double usage propose d’ouvrir pour la première fois le successeur d’Horizon Europe, le programme phare de recherche civile de l’UE, aux applications militaires. Les partisans de ces mesures soutiennent qu’elles renforcent la souveraineté technologique de l’Europe. Leurs opposants au Parlement européen avertissent qu’elles risquent de réorienter progressivement les budgets de recherche civile vers des priorités militaires.
Cette même tension s’étend aux finances nationales. Les gouvernements qui visent des dépenses de défense plus élevées doivent également maintenir des systèmes de santé, des retraites et l’éducation, tout en faisant face au vieillissement de leur population. La Pologne consacre déjà près de 4,8 % de son PIB à la défense, tandis que l’Allemagne a déployé en permanence une brigade blindée en Lituanie — sa première brigade de combat permanente à l’étranger depuis 1945. Plusieurs gouvernements d’Europe méridionale devraient quant à eux avoir du mal à atteindre l’objectif fondamental de 3,5 % fixé par l’OTAN. Les dépenses de défense sont ainsi devenues non seulement une question de sécurité, mais aussi un test de soutenabilité budgétaire à long terme et de consensus politique intérieur.
Sous la démonstration d’unité de l’OTAN se profile une autre divergence stratégique. Les documents de planification de l’Alliance continuent d’identifier la Russie comme sa principale menace militaire à long terme. Certains courants de la pensée stratégique au sein de l’administration américaine actuelle, en revanche, tendent à décrire la Russie comme un défi gérable, tout en présentant la Chine comme le principal concurrent à long terme. Cette distinction a son importance. Si Washington déplace progressivement son attention stratégique vers l’Indo-Pacifique, les gouvernements européens pourraient être contraints de financer — et de produire — les capacités que les garanties de sécurité américaines des générations précédentes contribuaient à assurer.
L’accord de La Haye a fixé un objectif de dépenses. Ankara a démontré que les dépenses seules ne suffisent pas à déterminer les résultats stratégiques. Les questions plus difficiles portent sur l’affectation des crédits, l’identité des fabricants des équipements, la rapidité avec laquelle les capacités industrielles peuvent s’étendre et les priorités civiles que les gouvernements sont prêts à sacrifier en chemin. Le réarmement de l’Europe sera en définitive mesuré moins au pourcentage du PIB consacré à la défense qu’à la capacité de ces investissements à produire une base industrielle de défense plus résiliente et plus indépendante sur le plan technologique — ou, au contraire, simplement une version plus coûteuse des dépendances qu’ils étaient censés réduire.


