L’Inde a écarté, à court terme, l’idée d’acquérir des chasseurs russes Su-57 neufs, fermant ainsi le canal le plus évident par lequel Moscou aurait pu vendre son avion furtif phare à New Delhi. Le secrétaire à la Défense Rajesh Kumar Singh a déclaré que l’Inde « n’avait pas envisagé » l’acquisition d’une nouvelle variante de Sukhoi, précisant aux journalistes que le pays privilégiait plutôt de nouvelles modernisations de sa flotte existante de Su-30MKI, construits sous licence, qu’il a qualifiée de plateforme performante et essentielle. Cette déclaration constitue, à ce jour, le signal officiel le plus clair contre un achat de Su-57 à court terme, une position plus tranchée que l’ambiguïté maintenue par les responsables plus tôt cette année.
Un programme fermé par un précédent
Cette décision porte le poids d’un échec antérieur. L’Inde s’était retirée, en 2018, du programme conjoint russo-indien d’avion de chasse de cinquième génération, fondé sur une variante antérieure du Su-57, après des différends prolongés sur le partage des coûts, la répartition industrielle, l’accès aux technologies et les performances du moteur et de la furtivité de l’appareil. Cet échec avait rendu New Delhi méfiante à l’idée de lier une seconde fois ses ambitions de cinquième génération à une conception russe — une prudence désormais renforcée par la capacité réduite de Moscou elle-même à livrer dans les délais.
La voie choisie par New Delhi est le programme de modernisation « Super Sukhoi », évalué à environ 7,5 milliards de dollars. Sa première phase modernisera 84 appareils Su-30MKI avec le radar AESA national Virupaaksha, une déclinaison plus imposante, fondée sur le nitrure de gallium, du radar Uttam développé pour le chasseur Tejas, associée à de nouveaux systèmes de guerre électronique et calculateurs de mission. L’appareil emporte déjà le missile BrahMos à longue portée, lancé depuis les airs, et la DRDO a entamé la fabrication du premier prototype de Virupaaksha début 2026, les essais en vol étant prévus pour 2028. Moderniser une flotte éprouvée, déjà en service, limite le risque de s’engager dans un nouveau programme d’origine russe, à un moment où l’industrie de défense de Moscou est mise à rude épreuve par les sanctions et les exigences de la production en temps de guerre.
Un éventail d’options qui se réduit
Le choix de l’Inde traduit également un rétrécissement des alternatives de cinquième génération. Le F-35 ne demeure accessible que via le processus américain de ventes militaires à l’étranger (FMS), placé sous le contrôle du gouvernement de Washington, ce qui contraint tant le calendrier que les conditions de partage technologique. Le programme européen franco-germano-espagnol SCAF s’est effondré en juin, après l’échec de Dassault et d’Airbus à résoudre leur différend sur le contrôle du développement de l’appareil, tandis que le programme britannico-italo-japonais GCAP demeure actif, visant une entrée en service en 2035. Dans ce contexte, l’Inde superpose des Rafale supplémentaires — 114 appareils, selon Reuters — à son propre programme d’avion de combat moyen avancé (AMCA), l’acquisition des Rafale MRFA ayant reçu une approbation gouvernementale préliminaire en février.
Un bilan de combat encore mince
Ces calculs reposent sur un appareil qui n’a pas encore fait ses preuves dans la guerre que la Russie mène réellement. La Russie ne disposait que de quatre Su-57 en service opérationnel au début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, en 2022, et n’en aligne aujourd’hui encore que moins d’une trentaine — un rythme de production lent, qui a largement tenu cet appareil à l’écart de l’espace aérien ukrainien. La Direction du renseignement militaire ukrainien (GUR) a affirmé avoir touché un Su-57 au sol, à l’aide d’un drone, sur la base aérienne d’Akhtoubinsk, en juin 2024, publiant des images satellite censées confirmer cette frappe ; un second appareil aurait été endommagé lors d’une frappe similaire, en avril 2026, bien que ce cas soit moins solidement documenté. Un autre Su-57 s’est écrasé près de Moscou en juillet 2026, le pilote s’étant éjecté sain et sauf ; des blogueurs militaires russes ont émis l’hypothèse d’un tir ami provenant de la propre défense antiaérienne du pays, bien que cela demeure non confirmé. Aucun Su-57 n’a été abattu en combat air-air, et le projet en sources ouvertes de suivi des pertes, Oryx, n’a confirmé visuellement qu’une seule perte de Su-57 à ce jour.
La Russie demeure indispensable au maintien de l’arsenal d’origine russe déjà constitué par l’Inde, accumulé au fil des décennies et impossible à remplacer rapidement. Mais sa position de fournisseur par défaut pour la prochaine plateforme majeure de l’Inde s’affaiblit, chiffres à l’appui : le SIPRI a enregistré une baisse de 64 % des exportations d’armements russes entre 2016-2020 et 2021-2025, et la part de la Russie dans les importations d’armements indiennes est passée, sur la même période, de 51 % à 40 %. La décision indienne concernant le Su-57 ne met pas fin à cette relation, mais elle confirme qu’une dépendance héritée du passé ne garantit plus à Moscou le prochain contrat.


